Jeudi à 10 heures du matin.

Si je pouvois Vous déployer l'état présent de mon âme, je serois heureuse, du moins je comprendrois alors ce qui se passe en moi. Mille pensées mortifiantes, mille souhaits à demi formés et rejetés dans le même moment. Je voudrois — mais non je ne voudrois rien. — Je Vous envie presque, ma chère, le repos que Vous goutez étant contente de Vous même, ce que Vous avez sujet; au lieu que moi — je ne saurois poursuivre.


à 2 heures après midi.

Que ferai-je? Je me suis habillée pour sortir et je n'en ai pas le courage. Je m'en irai; il m'est impossible de les voir; voyez la folle, comme le cœur lui bat. Vingt fois les escaliers furent descendues et autant de fois mes pas me ramenèrent dans ma chambre. Mon frère m'a demandé si je sortois aujourdhui et je lui repondue qu'oui, ainsi je ne saurais reculer — Adieu, je m'en vais pour la dernière fois, prenons courage; vite, point de grimaces. Ne suis-je pas bien ridicule?


à cinq heures.

Me voilà revenue, je me suis trouvée mal, je crains à tout moment une foiblesse. — Je vais me deshabiller. — Ils sont là, ma chère, et pensez, il est arrivé justement un de mes cousins qui étoit depuis quelque tems à la cour, il est aussi auprès de ces Seigneurs, s'il lui venoit en tête de me voir. — J'ai été surprise, mon frère est entré et j'ai caché vitement ma lettre; ah, ma chère, il a été envoyé de mon cousin qui veut me voir absolument, il a déja fait mon éloge à Messieurs de Oldrogg — je me suis excusée, disant que je me trouvois mal; mon frère étoit effrayé en me regardant, car je suis pâle comme la mort. Je n'y saurois aller — que vais-je devenir? j'entends la voix de mon cousin qui s'écrie: il faut qu'elle vienne — il entre, ah, ma chère, sauvez moi!