“Je lui demandai ses ordres pour le reste de la journée, et l’heure à laquelle je devais me présenter le lendemain pour le travail. Le prince paraissait hésiter s’il me laisserait partir ou me retiendrait. Je crus m’apercevoir que c’était indulgence de sa part, et je lui dis que je craindrais de l’occuper une minute de plus, parce que je le supposais fatigué, et c’est à moi qu’il répondit:—‘Comment voulez-vous que je sois fatigué? C’est le seul jour de bonheur que j’ai goûté depuis trente ans. Ah! monsieur, quelle belle journée! Dites que je suis heureux et satisfait de tout le monde. Voilà mes ordres pour aujourd’hui—à demain, à neuf heures du matin.’
“En quittant le prince, je repris mon travail ordinaire et je le quittai sur les onze heures du soir pour aller chez M. de Talleyrand. Je le trouvai s’entretenant de la journée avec MM. Pasquier, Dupont de Némours, et Anglès. On s’accordait à la trouver parfaite. M. de Talleyrand rappela qu’il fallait un article au Moniteur. Dupont s’offrit de le faire. ‘Non pas,’ reprit M. de Talleyrand, ‘vous y mettriez de la poésie; je vous connais. Beugnot suffit pour cela; qu’il passe dans la bibliothèque et qu’il broche bien vite un article pour que nous l’envoyions à Sauvo.’
“Je me mets à la besogne qui n’était pas fort épineuse, mais parvenu à la mention de la réponse du prince à M. de Talleyrand, j’y suis embarrassé. Quelques mots échappés à un sentiment profond produisent de l’effet par le ton dont ils sont prononcés, par la présence des objets qui les ont provoqués, mais quand il s’agit de les traduire sur le papier, dépouillés de ces entours, ils ne sont plus que froids, et trop heureux s’ils ne sont pas ridicules. Je reviens à M. de Talleyrand, et je lui fais part de la difficulté.—‘Voyons,’ me répondit-il, ‘qu’a dit Monsieur? Je n’ai pas entendu grand’chose; il me paraissait ému et fort curieux de continuer sa route; mais si ce qu’il a dit ne vous convient pas, faites-lui une réponse.’ ‘Mais comment faire un discours que Monsieur n’a pas tenu?’ ‘La difficulté n’est pas là: faites-le bon, convenable à la personne et au moment, et je vous promets que Monsieur l’acceptera, et si bien, qu’au bout de deux jours il croira l’avoir fait, et il l’aura fait; vous n’y serez plus pour rien.’ A la bonne heure! Je rentre, j’essaye une première version, et je l’apporte à la censure. ‘Ce n’est pas cela,’ dit M. de Talleyrand, ‘Monsieur ne fait pas d’antithèses et pas la plus petite fleur de rhétorique. Soyez court, soyez simple, et dites ce qui convient davantage à celui qui parle et à ceux qui écoutent; voilà tout.’ ‘Il me semble,’ reprit M. Pasquier, ‘que ce qui agite bon nombre d’esprits est la crainte des changements que doit occasionner le retour des princes de la maison de Bourbon; il faudrait peut-être toucher ce point, mais avec délicatesse.’ ‘Bien! et je le recommande,’ dit M. de Talleyrand. ‘J’essaye une nouvelle version et je suis renvoyé une seconde fois, parce que j’ai été trop long et que le style est apprêté. Enfin j’accouche de celle qui est au Moniteur, et où je fais dire au prince: ‘Plus de divisions: la paix et la France; je la revois enfin; et rien n’y est changé, si ce n’est qu’il s’y trouve un Français de plus.’ ‘Pour cette fois je me rends!’ reprit enfin le grand censeur, ‘c’est bien là le discours de Monsieur, et je vous réponds que c’est lui qui l’a fait; vous pouvez être tranquille à présent.’ Et en effet le mot fit fortune: les journaux s’en emparèrent comme d’un à propos heureux; on le reproduisit aussi comme un engagement pris par le prince, et le mot, ‘un Français de plus!’ devint le passeport obligé des harangues qui vinrent pleuvoir de toutes parts. Le prince ne dédaigna pas de le commenter dans ses réponses, et la prophétie de M. de Talleyrand fut complètement réalisée.”
[63] Page 41, du Consulat.—“A huit heures du soir le Sénat se présenta aux Tuileries, ayant en tête son président, M. de Talleyrand. Ce personnage si bien fait pour les représentations où il fallait tempérer le fermeté par une exquise politesse, s’approcha du Prince, et selon sa coutume s’appuyant sur une canne, la tête penchée sur l’épaule, lut un discours à la fois fier et adroit, dans lequel il expliquait la conduite du Sénat sans l’excuser, car elle n’avait pas besoin d’excuse.
“‘Le Sénat,’ disait-il, ‘a provoqué le retour de votre auguste maison au trône de France. Trop instruit par le présent et le passé, il désire avec la nation affermir pour jamais l’autorité royale sur une juste division des pouvoirs, et sur la liberté publique, seules garanties du bonheur et des intérêts de tous.
“‘Le Sénat, persuadé que les principes de la constitution nouvelle sont dans votre cœur, vous défère, par le décret que j’ai l’honneur de vous présenter le titre de lieutenant-général du royaume jusqu’à l’arrivée du Roi, votre auguste frère. Notre respectueuse confiance ne peut mieux honorer l’antique loyauté qui vous fut transmise par vos ancêtres.
“‘Monseigneur, le Sénat, en ces moments d’allégresse publique, obligé de rester en apparence plus calme sur la limite de ses devoirs, n’en est pas moins pénétré des sentiments universels. Votre Altesse Royale lira dans nos cœurs à travers la retenue même de notre langage.’”
M. de Talleyrand joignit à ces paroles fermes et respectueuses les protestations de dévouement qui étaient alors dans toutes les bouches; il y mit de moins la banalité et la bassesse qui se rencontraient dans presque toutes.
“Le Prince répondit par le texte de la déclaration convenue. ‘Messieurs,’ dit-il, ‘j’ai pris connaissance de l’acte constitutionnel qui rappelle au trône de France le Roi, mon auguste frère. Je n’ai point reçu de lui le pouvoir d’accepter la Constitution, mais je connais ses sentiments et ses principes, et je ne crains pas d’être désavoué en assurant en son nom qu’il en admettra les bases.’
“Après cet engagement explicite, la déclaration énumérait les bases elles-mêmes, c’est-à-dire la division des pouvoirs, le partage du gouvernement entre le Roi et les Chambres, la responsabilité des ministres, le vote de l’impôt par la nation, la liberté de la presse, la liberté individuelle, la liberté des cultes, l’inamovibilité des juges, le maintien de la dette publique, des ventes, dites nationales, de la Légion d’Honneur, des grades et dotations de l’armée, l’oubli des votes et actes antérieurs, etc. ‘J’espère ajouta le Prince, que l’énumération de ces conditions vous suffit, et comprend toutes les garanties qui peuvent assurer la liberté et le repos de la France.’”