“1ᵒ. La liberté de la presse est une nécessité du temps.
“2ᵒ. Un gouvernement s’expose quand il se refuse obstinément et trop longtemps à ce que le temps a proclamé nécessaire.
“L’esprit humain n’est jamais complètement stationnaire. La découverte de la veille n’est pour lui qu’un moyen de plus d’arriver à des découvertes nouvelles. Il est pourtant vrai de dire qu’il semble procéder par crises, parce-qu’il y a des époques où il est plus particulièrement tourmenté du besoin d’enfanter et de produire, d’autres, au contraire, où, satisfait de ses conquêtes, il paraît se reposer sur lui-même, et plus occupé de mettre ordre à ses richesses que d’en acquérir de nouvelles: le dix-septième siècle fut une de ces époques fortunées. L’esprit humain, étonné des richesses immenses dont l’imprimerie l’avait mis complètement en possession, s’arrêta d’admiration pour jouir de ce magnifique héritage. Tout entier aux jouissances des lettres, des sciences et des arts, il mit sa gloire et son bonheur à produire des chefs-d’œuvre. Tous les grands génies du siècle de Louis XIV. travaillèrent a l’envi à embellir un ordre social au-delà duquel ils ne voyaient rien, ils ne désiraient rien, et qui leur paraissait devoir durer autant que la gloire du grand Roi, objet de leurs respects et de leur enthousiasme. Mais quand on eut épuisé cette mine féconde de l’antiquité, l’activité de l’esprit humain se trouva presque forcée de chercher ailleurs, et il ne trouva de choses nouvelles que dans les études spéculatives qui embrassent tout l’avenir, et dont les limites sont inconnues. Ce fut dans ces dispositions que s’ouvrit le dix-huitième siècle, qui devait si peu ressembler au précédent. Aux leçons poétiques de Télémaque succédèrent les théories de l’esprit des lois, et Port-Royal fut remplacé par l’Encyclopédie.
“Je vous prie de remarquer, Messieurs, que je ne blâme ni n’approuve: je raconte.
“En nous rappelant tous les maux versés sur la France pendant la révolution, il ne faut cependant pas être tout-à-fait injuste envers les génies supérieurs qui l’ont amenée; et nous ne devons pas oublier que si dans leurs écrits ils n’ont pas toujours su se préserver de l’erreur, nous leur devons aussi la révélation de quelques grandes vérités. N’oublions pas surtout que nous ne devons pas les rendre responsables de la précipitation inconsidérée avec laquelle la France, presque tout entière, s’est lancée dans la carrière qu’ils s’étaient contentés d’indiquer. On a mis en pratique des aperçus, et toujours on a pu dire: ‘malheur à celui qui dans son fol orgueil veut aller au-delà des nécessités du temps, l’abîme ou quelque révolution l’attendent.’ Mais quand on ne fait que ce que le temps commande, on est sûr de ne pas s’égarer.
“Or, Messieurs, voulez-vous savoir quelles étaient en 1789 les véritables nécessités du temps? ouvrez les cahiers des différents ordres. Tout ce qui était alors le vœu réfléchi des hommes éclairés, voilà ce que j’appelle des nécessités. L’Assemblée Constituante n’en fut que l’interprète lorsqu’elle proclama la liberté des cultes, l’égalité devant la loi, la liberté individuelle, le droit des jurisdictions (nul ne peut être distrait de ses juges naturels), la liberté de la presse.
“Elle fut peu d’accord avec le temps lorsqu’elle institua une Chambre unique, lorsqu’elle détruisit le sanction royale, lorsqu’elle tortura les consciences, etc. etc. Et cependant, malgré ses erreurs, dont je n’ai cité qu’un petit nombre, erreurs suivies de si grandes calamités, la postérité qui a commencé pour elle, lui reconnaît la gloire d’avoir établi les bases de notre nouveau droit public.
“Tenons donc pour certain que ce qui est voulu, que ce qui est proclamé bon et utile par tous les hommes éclairés d’un pays, sans variation pendant une suite d’années diversement remplies, est une nécessité du temps. Telle est, Messieurs, la liberté de la presse. Je m’adresse à tous ceux d’entre vous qui sont plus particulièrement mes contemporains, n’était-elle pas l’objet des vœux de tous ces hommes excellents que nous avons admirés dans notre jeunesse,—des Malesherbes, des Trudaines,—qui certes valaient biens les hommes d’état que nous avons depuis? La place que les hommes que j’ai nommés occupent dans nos souvenirs prouve bien que la liberté de la presse consolide les renommées légitimes; et si elle ruine les réputations usurpées, où donc est le mal?
“Après avoir prouvé que la liberté de la presse est en France le résultat nécessaire de l’état actuel de la société, il me reste à établir ma seconde proposition, qu’un gouvernement s’expose quand il se refuse obstinément à ce que le temps a proclamé une nécessité.
“Les sociétés les plus tranquilles et qui devraient être les plus heureuses, renferment toujours dans leur sein un certain nombre d’hommes qui aspirent à conquérir, à la faveur du désordre, les richesses qu’ils n’ont pas et l’importance qu’ils ne devraient jamais avoir. Est-il prudent de mettre aux mains de ces ennemis de l’ordre social, des motifs de mécontentement sans lesquels leur perversité serait éternellement impuissante?