“Le comte Reinhard avait trente ans, et j’en avais trente-sept, quand je le vis pour le première fois. Il entrait aux affaires avec un grand fonds de connaissances acquises. Il savait bien cinq ou six langues dont les littératures lui étaient familières. Il eût pu se rendre célèbre comme poëte, comme historien, comme géographe; et c’est en cette qualité qu’il fut membre de l’Institut, des que l’Institut fut créé.

“Il était déjà à cette époque, membre de l’Académie des Sciences de Göttingen. Né et élevé en Allemagne, il avait publié dans sa jeunesse quelques pièces de vers qui l’avaient fait remarquer par Gesner, par Wieland, par Schiller. Plus tard, obligé pour sa santé, de prendre les eaux de Carlsbad, il eut de bonheur d’y trouver et d’y voir souvent le célèbre Göthe, qui apprécia assez son goût et ses connaissances pour désirer d’être averti par lui de tout ce qui faisait quelque sensation dans la littérature française. M. Reinhard le lui promit: les engagements de ce genre, entre les hommes d’un ordre supérieur, sont toujours réciproques et deviennent bientôt des liens d’amitié: ceux qui se formèrent entre M. Reinhard et Göthe donnèrent lieu à une correspondance que l’on imprime aujourd’hui en Allemagne.

“On y verra, qu’arrivé à cette époque de la vie où il faut définitivement choisir un état M. Reinhard fit sur lui-même, sur les goûts, sur sa position et sur celle de sa famille un retour sérieux qui précéda sa détermination; et alors, chose remarquable pour le temps, à des carrières où il eût pu être indépendant, il en préféra une où il ne pouvait l’être. C’est à la carrière diplomatique qu’il donna la préférence, et il fit bien: propre à tous les emplois de cette carrière, il les a successivement tous remplis, et tous avec distinction.

“Je hasarderai de dire ici que ses études premières l’y avait heureusement préparé. Celle de la théologie surtout, où il se fit remarquer dans le Séminaire de Denkendorf et dans celui de la faculté protestante de Tübingen, lui avait donné une force et en même temps une souplesse de raisonnement que l’on retrouve dans toutes les pièces qui sont sorties de sa plume. Et pour m’ôter à moi-même la crainte de me laisser aller à une idée qui pourrait paraître paradoxale, je me sens obligé de rappeler ici les noms de plusieurs de nos grands négociateurs, tous théologiens, et tous remarqués par l’histoire comme ayant conduit les affaires politiques les plus importantes de leurs temps: le cardinal chancelier Duprat aussi versé dans le droit canon que dans le droit civil, et qui fixa avec Léon X. les bases du concordat dont plusieurs dispositions subsistent encore aujourd’hui. Le cardinal d’Ossat, qui, malgré les efforts de plusieurs grandes puissances, parvint à réconcilier Henry IV. avec le cour de Rome. Le recueil de lettres qu’il a laissé est encore prescrit aujourd’hui aux jeunes gens qui se destinent à la carrière politique. Le cardinal de Polignac, théologien, poëte et négociateur, qui, après tant de guerres malheureuses sut conserver à la France, par le traité d’Utrecht, les conquêtes de Louis XIV.

“Les noms que je viens de citer me paraissent suffire pour justifier l’influence qu’eurent, dans mon opinion, sur les habitudes d’esprit de M. Reinhard, les premières études vers lesquelles l’avait dirigé l’éducation paternelle.

“Les connaissances à la fois solides et variées qu’il y avait acquises l’avaient fait appeler à Bordeaux pour remplir les honorables et modestes fonctions de précepteur dans une famille protestante de cette ville. Là, il se trouvà naturellement en relation des hommes dont le talent, les erreurs et la mort jetèrent tant d’éclat sur notre première assemblée legislative. M. Reinhard se laissa facilement entraîner par eux à s’attacher au service de la France.

“Je ne m’astreindrai point à le suivre pas à pas à travers les vicissitudes dont fut remplie la longue carrière qu’il a parcourue. Dans les nombreux emplois que lui furent confiés, tantôt d’un ordre élevé, tantôt d’un ordre inférieur, il semblerait y avoir une sorte d’incohérence, et comme une absence de hiérarchie que nous aurions aujourd’hui de la peine à comprendre. Mais à cette époque il n’y avait pas plus de préjugés pour les places qu’il n’y en avait pour les personnes. Dans d’autres temps, la faveur, quelquefois le discernement, appelaient à toutes les situations éminentes. Dans le temps dont je parle, bien ou mal, toutes les situations étaient conquises. Un pareil état de choses mène bien vite à la confusion.

“Aussi, nous voyons M. Reinhard, premier secrétaire de la légation à Londres; occupant le même emploi à Naples; ministre plénipotentiaire auprès des villes anséatiques, Hambourg, Brême et Lubeck; chef de la troisième division au département des affaires étrangères; ministre plénipotentiaire à Florence; ministre des relations extérieures; ministre plénipotentiaire en Helvétie; consul-général à Milan; ministre plénipotentiaire près le cercle de Basse-Saxe; président dans les provinces turques au delà du Danube, et commissaire-général des relations commerciales en Moldavie; ministre plénipotentiaire auprès du roi de Westphalie; directeur de la chancellerie du département des affaires étrangères; ministre plénipotentiaire auprès de la diète germanique, et de la ville libre de Frankfort, et, enfin, ministre plénipotentiaire à Dresde.

“Que de places, que d’emplois, que d’intérêts confiés à un seul homme, et cela, à une époque où les talents paraissaient devoir être d’autant moins appréciés que la guerre semblait, à elle seule, se charger de toutes les affaires!

“Vous n’attendez donc pas de moi, Messieurs, qu’ici je vous rende compte en détail, et date par date, de tous les travaux de M. Reinhard dans les différents emplois dont vous venez d’entendre l’énumération. Il faudrait faire un livre.