“Je ne dois parler devant vous que de la manière dont il comprenait les fonctions qu’il avait à remplir, qu’il fût chef de division, ministre, ou consul.
“Quoique M. Reinhard n’eût point alors l’avantage qu’il aurait eu quelques années plus tard, de trouver sous ses yeux d’excellents modèles, il savait déjà combien de qualités, et de qualités diverses, devaient distinguer un chef de division des affaires étrangères. Un tact délicat lui avait fait sentir que les mœurs d’un chef de division devaient être simples, régulières, retirées; qu’étranger au tumulte du monde, il devait vivre uniquement pour les affaires et leur vouer un secret impénétrable; que, toujours prêt à répondre sur les faits et sur les hommes, il devait avoir sans cesse présents à la mémoire tous les traités, connaître historiquement leurs dates, apprécier avec justesse leurs côtés forts et leurs côtés faibles, leurs antécédents et leurs conséquences; savoir, enfin, les noms des principaux négociateurs, et même leurs relations de famille; que, tout en faisant usage de ces connaissances, il devait prendre garde à inquiéter l’amour-propre toujours si clairvoyant du ministre, et qu’alors même qu’il l’entraînait à son opinion, son succès devait rester dans l’ombre; car il savait qu’il ne devait briller que d’un éclat réfléchi; mais il savait aussi que beaucoup de considération s’attachait naturellement à une vie aussi pure et aussi modeste.
“L’esprit d’observation de M. Reinhard ne s’arrêtait point là; il l’avait conduit à comprendre combien la réunion des qualités nécessaires à un ministre des affaires étrangères est rare. Il faut, en effet, qu’un ministre des affaires étrangères soit doué d’une sorte d’instinct qui, l’avertissant promptement, l’empêche, avant toute discussion, de jamais se compromettre. Il lui faut la faculté de se montrer ouvert en restant impénétrable; d’être réservé avec les formes de l’abandon, d’être habile jusque dans le choix de ses distractions; il faut que sa conversation soit simple, variée, inattendue, toujours naturelle et parfois naïve; en un mot, il ne doit pas cesser un moment, dans les vingt-quatre heures, d’être ministre des affaires étrangères.
“Cependant, tout ces qualités, quelque rares qu’elles soient, pourraient n’être pas suffisantes, si la bonne foi ne leur donnait une garantie dont elles ont presque toujours besoin. Je dois le rappeler ici, pour détruire un préjugé assez généralement répandu: non, la diplomatie n’est point une science de ruse et de duplicité. Si la bonne foi est nécessaire quelque part, c’est surtout dans les transactions politiques, car c’est elle qui les rend solides et durables. On a voulu confondre la réserve avec la ruse. La bonne foi n’autorise jamais la ruse, mais elle admet la réserve; et la réserve a cela de particulier, c’est qu’elle ajoute à la confiance.
“Dominé par l’honneur et l’intérêt du prince, par l’amour de la liberté, fondé sur l’ordre et sur les droits de tous, un ministre des affaires étrangères, quand il sait l’être, se trouve ainsi placé dans la plus belle situation à laquelle un esprit élevé puisse prétendre.
“Après avoir été un ministre habile, que de choses il faut encore savoir pour un bon consul! Car les attributions d’un consul sont variées à l’infini; elles sont d’un genre tout différent de celles des autres employés des affaires étrangères. Elles exigent une foule de connaissances pratiques pour lesquelles une éducation particulière est nécessaire. Les consuls sont dans le cas d’exercer, dans l’étendue de leur arrondissement, vis-à-vis de leurs compatriotes, les fonctions de juges, d’arbitres, de conciliateurs; souvent ils sont officiers de l’état civil; ils remplissent l’emploi de notaires, quelquefois celui d’administrateur de la marine; ils surveillent et constatent l’état sanitaire; ce sont eux qui, par leurs relations habituelles, peuvent donner une idée juste et complète de la situation du commerce, de la navigation et de l’industrie particulière au pays de leur résidence. Aussi M. Reinhard, qui ne négligeait rien pour s’assurer de la justesse des informations qu’il était dans la cas de donner à son gouvernement, et des décisions qu’il devait prendre comme agent politique, comme agent consulaire, comme administrateur de la marine, avait-il fait une étude approfondie du droit des gens et du droit maritime. Cette étude l’avait conduit à croire qu’il arriverait un temps où, par des combinaisons habilement préparées, il s’établirait un système général de commerce et de navigation, dans lequel les intérêts de toutes les nations seraient respectés, et dont les bases fussent telles que la guerre elle-même n’en pût altérer le principe, dût-elle suspendre quelques-unes de ses conséquences. Il était aussi parvenu à résoudre avec sûreté et promptitude toutes les questions de change, d’arbitrage, de conversion de monnaies, de poids et mesures, et tout cela sans que jamais aucune réclamation se soit élevée contre les informations qu’il avait données et contre les jugements qu’il avait rendus. Il est vrai aussi que la considération personnelle qu’il l’a suivi dans toute sa carrière donnait du poids à son intervention dans toutes les affaires dont il se mêlait et à tous les arbitrages sur lesquels il avait à prononcer.
“Mais, quelque étendues que soient les connaissances d’un homme, quelque vaste que soit sa capacité, être un diplomate complet est bien rare; et cependant M. Reinhard l’aurait peut-être été, s’il eut en une qualité de plus; il voyait bien, il entendait bien; la plume à la main, il rendait admirablement compte de le qu’il avait vu, de ce qui lui avait été dit. Sa parole écrite était abondante, facile spirituelle, piquante; aussi, de toutes les correspondances diplomatiques de mon temps, il n’y en avait aucune à laquelle l’empereur Napoléon, qui avait le droit et le besoin d’être difficile, ne préférât celle du comte Reinhard. Mais ce même homme qui écrivait à merveille s’exprimait avec difficulté. Pour accomplir ses actes, son intelligence demandait plus de temps qu’elle n’en pouvait obtenir dans le conversation. Pour que sa parole interne pût se reproduire facilement, il fallait qu’il fût seul et sans intermédiaire.
“Malgré cet inconvénient réel, M. Reinhard réussit toujours à faire, et bien faire, tout ce dont il était chargé. Où donc trouvait-il ses moyens de réussir, où prenait-il ses inspirations?
“Il les prenait, Messieurs, dans un sentiment vrai et profond qui gouvernait toutes ses actions, dans le sentiment du devoir. On ne sait pas assez tout ce qu’il y a de puissance dans ce sentiment. Une vie tout critère au devoir est bien aisément dégagée d’ambition. La vie de M. Reinhard était uniquement employée aux fonctions qu’il avait à remplir, sans que jamais chez lui il y eût trace de calcul personnel ni de prétention à quelque avancement précipité.
“Cette religion du devoir, à laquelle M. Reinhard fut fidèle tout sa vie, consistait en une soumission exacte aux instructions et aux ordres de ses chefs; dans une vigilance de tous les moments, qui, jointe a beaucoup de perspicacité, ne les laissait jamais dans l’ignorance de ce qu’il leur importait de savoir; en une rigoureuse véracité dans tous ses rapports, qu’ils dussent être agréables ou déplaisants; dans une discrétion impénétrable, dans une régularité de vie qui appelait la confiance et l’estime; dans une représentation décente, enfin dans un soin constant à donner aux actes de son gouvernement la couleur et les explications que réclamait l’intérêt des affaires qu’il avait a traiter.