Un jour que dans le bois il se mit à se plaindre, A lui la foudre en main Jupitre s'apparut. On auroit peine à bien dépeindre La peur que le bonhomme en eut. Je ne veux rien, dit-il, en se jettant par terre, Point de souhaits, point de Tonnerre, Seigneur, demeurons but à but. Cesse d'avoir aucune crainte, Je viens, dit Jupiter, touché de ta complainte, Te faire voir le tort que tu me fais. Ecoute donc, je te promets, Moi qui du monde entier suis le Souverain Maître, D'exaucer pleinnement les trois premiers souhaits Que tu voudras former sur quoi que ce puisse être Voi ce qui peut te rendre heureux, Voi ce qui peut te satisfaire, Et comme ton bonheur dépend tout de tes vœux, Songes y bien avant que de les faire.
A ces mots Jupiter dans les Cieux remonta, Et le gay Bucheron embrassant sa falourde, Pour retourner chez lui sur son dos la jetta. Cette charge jamais ne lui parut moins lourde, Il ne faut pas, disoit-il en trottant, Dans tout ceci rien faire à la legere Il faut, le cas est important, En prendre avis de nôtre Menagere, C'a, dit-il en entrant sous son toit de feugere, Faisons, Fanchon, grand feu, grand'chere, Nous sommes riches desormais, Et nous n'avons qu'à faire des souhaits. Là dessus fort au long tout se fait il lui conte. A ce recit, l'Epouse vive & prompte, Forma dans son esprit mille vastes projets, Mais considerant l'importance De s'y conduire avec prudence, Blaise, mon cher Ami, dit-elle à son Epoux, Ne gâtons rien par nôtre impatience, Examinons bien entre nous Ce qu'il faut faire en pareille occurrence. Remettons à demain notre premier souhait, Et consultons nôtre chevet. Je l'entens bien ainsi, dit le bonhomme Blaise, Mais va tirer du vin derriere ces fagots. A son retour il but, &, goütant à son aise Pres d'un grand feu la douceur du repos, Il dit, en s'appuyant sur le dos de sa chaise, Pendant que nous avons une si bonne braise, Une aune de Boudin viendroit bien à propos. A peine acheva-t-il de prononcer ces mots, Que sa Femme apperceut, grandement étonnée, Un Boudin fort long, qui partant D'un des coins de la cheminée, S'approchoit d'elle en serpentant. Elle fit un cri dans l'instant, Mais jugeant que cette avanture Avoit pour cause le souhait Que par bêtise toute pure Son homme imprudent avoit fait, Il n'est point de pouille, ni d'injure, Que de depit & de couroux Elle ne dît a son Epoux.
Quand on peut, disoit-elle, obtenir un Empire, De l'or, des Perles, des Rubis, Des Diamans, de beaux Habits, Est-ce alors du Boudin qu'il faut que l'on desire? Eh bien, j'ai tort, dit-il, j'ai mal placé mon choix. J'ai commis une faute énorme, Je ferai mieux une autrefois. Bon, bon, dit-elle, attendez-moi sous l'orme. Pour faire un tel souhait, il faut être bien Bœuf. L'Epoux plus d'une fois emporté de colere Pensa faire tout bas le souhait d'être Veuf, Et peut-être entre nous ne pouvoit-il mieux faire. Les hommes, disoit-il, pour souffrir sont bien nez. Peste soit du Boudin, & du Boudin encore. Plût à Dieu, maudite Pecore, Qu'il te pendît au bout du nez!
La Priere aussitôt du Ciel fut écoutée, Et dés que le Mari la parole lâcha Au nez de l'Epouse irritée L'Aune de Boudin s'attacha. Ce prodige impréveu grandement le fâcha. La Femme étoit jolie, elle avoit bonne grace, Et pour dire sans fard la verité du fait, Cet ornement en cette place Ne faisoit pas un bon effet, Si ce n'est qu'en pendant sur le bas du visage Et lui fermant la bouche à tout moment Il l'empéchoit de parler aisément, Pour un Epoux merveilleux avantage. Je pourrois bien, disoit-il à part soi Pour me dédommager d'un malheur si funeste, Avec le souhait qui me reste Tout d'un plein saut me faire Roi, Rien n'égale, il est vrai, la grandeur Souveraine, Mais encore faut-il songer Comment seroit faite la Reine, Et dans quelle douleur ce seroit la plonger, De l'aller placer sur un Trone Avec un nez plus long qu'une aune. Il faut l'écouter sur cela; Et qu'elle même elle soit la Maîtresse De devenir une grande Princesse, En conservant l'horrible nez qu'elle a, Ou de demeurer Bucheronne, Avec un nez comme une autre personne, Et tel qu'elle l'avoit avant ce malheur-là.
La chose bien examinée, Quoi qu'elle sçeût d'un Sceptre & le prix & l'effet, Et que quand on est couronnée On a toujours le nez bien fait, Comme au desir de plaire il n'est rien qui ne cede, Elle aima mieux garder son Bavolet, Que d'être Reine & d'être laide. Ainsi le Bucheron ne changea point d'état; Il ne devint point Potentat, D'écus il n'emplit point sa Bourse, Trop heureux d'employer le souhait qui restoit, Fraîle bonheur, pauvre ressource, A remettre sa Femme en l'état qu'elle étoit; Tant il est vrai qu'aux hommes miserables, Aveugles, imprudens, inquiéts, variables, Pas n'appartient de faire des souhaits, Et que peu d'entre eux sont capables De bien user des dons que le Ciel leur a faits.
GRISELIDIS.
NOUVELLE.
par mr. perrault, de l'academie françoise.
A MADEMOISELLE ——