Saint Augustin raconte au Liure de la Cité de Dieu, Chap. dernier, qu’en Afrique il y eut telle quantité de Sauterelles, et si prodigieuses, qu’ayans mangé tous les fruits, feüiles, et écorces des arbres iusques à la racine, elles s’éleuerent comme vne nuëe; et tombées en la Mer, causerent vne peste si forte, qu’en vn seul Royaume il y morut huit cens mille Habitans.

Du temps de Lotaire troisième Empereur apres Charlemagne, il y eut dans la France des Sauterelles en nombre prodigieux, ayans six aisles auec deux dents plus dures que de pierre, qui couurirent toute la terre, comme de la neige, et gasterent tous les fruits, arbres, blé, et foins, et tels animaux ayans esté jettés à la Mer; il s’ensuiuit vne telle corruption en l’Air, que la peste rauageât grande quantité de monde en ce pays là. Voilà quantité d’exemples quo nous font voir le dommage que nous apportent ces bestioles et insectes. Maintenant voyons comme on leur forme leur procés afin de s’en garantir par le moyen de la malédiction que leur donne l’Eglise.

Premièrement, sur la Requeste presentée par les Habitans du lieu qui souffrent le dommage, on fait informer sur le dégat que tels animaux ont fait, et estoient en danger de faire, laquelle information rapportée, le Juge Ecclesiastique donne vn Curateur à ses bestioles pour se présenter en jugement, par Procureur, et là deduire toutes leurs raisons, et se defendre contre les Habitans qui veulent leur faire quitter le lieu, où elles estoient, et les raisons veuës et considerées, d’vne part et d’autre il rend sa Sentence. Ce que vous verrez clairement par le moyen du plaidoyer suiuant.

Requeste des Habitans

Svpplie hvmblement N. Exposans comme riere le liieu de N. il y a quantité de Souris, Taupes, Sauterelles et autres animaux insectes, qui mangent les blés, vignes et autres fruits de la terre, et font vn tel dégat aux blés, et raisins qu’ils n’y laissent rien, d’où les pauures supplians souffrent notable prejudice, la prise pendante par racine estant consommée par ces animaux, ce qui causera vne famine insupportable.

Qui les fait recourir à la Bonté, Clemence et Misericorde de Dieu, à ce qu’il vous plaise faire en sorte que ces animaux ne gastent, et mangent les fruits de la terre qu’il a pleu à Dieu d’enuoyer pour l’entretient des hommes, afin que les supplians puissent vacquer, auec plus de deuotions au seruice Diuin, et sur ce il vous plaira pouruoir.

Plaidoyer des Habitans

Messievrs, ces pauures Habitans qui sont à genouy les larmes à l’œil, recourent à votre Iustice, comme firent autre-fois ceux des Isles Maiorque et Minorque, qui enuoyerent vers Aug. Cesar pour demander des Soldats, afin de les defendre, et exempter du rauage que les Lapins leur faisoient: vous aués des armes plus fortes que les Soldats de cette Empereur pour garantir les pauures supplians de la faim et necessité de laquelle ils sont menacés, par le rauage que font ces bestioles, qui n’épargnent ny blé, ny vignes; rauage semblable à celuy que faisoit vn Sanglier, qui gasta toutes les Terres, Vignes, et Oliuiers du Royaume de Calidon, dont parle Homere dans le premier Liure de son Hiliade, ou de ce Renard qui fut enuoyé par Themis à Thebes, qui n’épargnoit ny les fruits de la terre, ny le bestail attaquant les Paysans mesmes. Vous sçauez assez les maux que raporte la faim, vous aués trop de douceur, et de Iustice pour les laisser engager dans cette misere qui contraint à s’abandonner à des choses illicites, et cruelles, nec enim rationem patitur, nec vlla æequitate mitigatur: nec prece vlla flectitur esuriens populus: Témoins les Meres dont il est parlé au quatrième des Roys, qui pendant la famine de Samarie, mangerent les enfans, l’une de l’autre. Da filium tuum, vt comedamus hodie, et filium meum comedimus cras: Coximus ergo filium meum, et comedimus. Quid turpe non cogit fames, sed nihil turpe, nihilve, vetitum esuriens credit, sola enim cura est, vt qualicumque sorte iuuetur. La mort qui vient par la famine est la plus cruelle entant qu’elle est pleine de langueurs, débilités et foiblesses de cœur, qui sont autant de nouuelles, et diuerses especes de mort.

Dura quidem miseris, mors est, mortalibus omnis,
At perijsse fame, Res vna miserrima longè est.