Je suis bien faché, mon très cher Père, de voir que ces malheureux mots de Mons. Hugonin, lachés et rapportés si mal à propos, ne sont pas encore effacés de votre esprit. Je vous en demande sincèrement excuse, et je vous prie de les oublier totalement. Pour ce qui est de mon ...[12] que j'avois parlé à ma Tante, je voudrois n'en avoir jamais parlé puisqu'il vous déplait. J'avoue pourtant que l'ayant mûrement reconsideré je n'y ai point pu decouvrir l'Incongruité dont vous me parlez. Comme ma Tante vous a montré mes lettres je ne repeterai point ce que j'y ai dit. Je remarquerai seulement qui ce même Locke dont vous me conseilliez tant la Lecture, pense tout comme moi au sujet des voyages prematures.

J'ai, l'honneur d'être,
Mon très cher Père,
Avec un profond respect et une affection sincère,
Votre très humble et très obéissant serviteur et fils,
E. Gibbon.

P.S.—Si j'osois je prierois de m'envoyer par un des voituriers qui vont si souvent de Londres en Suisse, la Bibliothèque Oriental d'Herbellot qui est parmi mes Livres.


6.

To his Father.

4 juin 1757.

Mon très cher Père,

Je me hate de vous assurer encore une fois de mes sentimens. Je ne crois pas qu'ils vous soient inconnus, mais je me plais à les repeter; heureux si les expressions de mon cœur ne vous deplaisent pas.

Quand pourrois-j'esperer de vous les temoigner, ces sentimens en Angleterre? Quatre ans se sont déjà ecoulés depuis qu'un arret de votre part m'a fixé dans ce pays. Ils m'ont paru autant de siècles. Ce n'est pas que je me plaigne du pays même ni de ses habitans. Je leur ai des obligations essentielles. Je dois au séjour que j'y ai fait mon gout pour la culture de mon esprit, et les progrès quelqu'ils soient que j'ai fait dans quelques genres d'études. Je me suis même acquis un petit nombre d'amis qui meritent mon estime, et dont le souvenir me sera toujours cher. Mais ces amis que sont-ils au prix d'un père à qui je dois tout, d'une mère qui a autant de droit sur ma reconnoissance que sur mon respect, d'une Tante que j'aimai dès que je la connus, et qui je connus aussitôt que moi-même? Je ne repasserai pas toutes les raisons dont je me suis déjà servi, pour faire voir que, quelques soient vos intentions, un plus long séjour à Lausanne ne me peut être que nuisible. Je vous les ai proposé, c'est à vous à les peser. Mais permettez-moi, mon très cher Père, de vous prier de refléchir serieusement quel effet le différent emploi de mes plus belles années peut avoir sur le reste de ma vie. Je ne fais point entrer en ligne de compte mon propre agrément, c'est un objet trop leger pour être mis à coté de ceux-ci. Au moins, quelques soient vous resolutions, ne m'accablez pas par le silence. Que je les apprenne de vous, ce sera toujours pour moi une sorte de consolation.