"Je t'ai tout dit; ça a été seulement un état d'abattement complet accompagné d'excitation des centres nerveux."
"KEW. Thursday.
"Le temps est si mauvais que je n'ai pas pu faire une seule esquisse. Ma tante Susan t'a écrit pour te dire que la pauvre Anne a cessé de souffrir. J'ai reçu une lettre de son mari qui me dit que les derniers jours ont été bien pénibles. Je ne vais toujours pas bien à cause de la tristesse et de l'inquiétude que tout cela m'a causé, mais il ne faut pas être inquiète pour moi; ça se passera dans un jour ou deux, tu sais que je suis très impressionnable.
"Il me prend de temps en temps d'angoissantes envies de te voir. Dans ces moments-là il me semble que je réalise chaque mètre, chaque centimètre de l'effroyable distance qui nous sépare. Je suis obligé de lutter fortement contre ces idées qui finiraient par me rendre malade.
"Je dois maintenant aller au train; à demain donc."
"WEST LODGE. Vendredi.
"Je suis bien arrivé chez ma tante que j'ai trouvée en bonne santé, mais je suis toujours horriblement triste ici, et je me le reproche, car ma tante est toujours si bonne. Elle nous avait destiné la belle chambre-à-coucher, et j'ai la chambre tout seul, ce qui ne contribue pas à diminuer ma tristesse. Une chose au moins me console: j'ai le matériel pour mon livre sur l'eau-forte, c'est beaucoup. Je crois la publication de ce livre si essentielle à mon avenir, comme soutien de ma réputation, que j'aurais été vraiment désolé de ne pas pouvoir le faire maintenant. Ayant tout le matériel dans ma tête, je ferai l'ouvrage très vite, et je suis convaincu qu'il sera bon et tout-à-fait nouveau. J'ai bien besoin maintenant d'un peu de bruit pour augmenter ma réputation, car ces articles anonymes ne l'aident point.
"Dans ta tristesse, ma chérie, il faut toujours avoir la plus grande confiance en la durée de mon amour pour toi. Je crois que mon amour et ma loyauté sont au moins aussi forts que le sentiment de l'héroïsme militaire. Il me semble que si les soldats peuvent supporter toutes les privations pour leur roi ou pour leur patrie, je dois pouvoir en faire autant pour ma femme. Compte sur ma tendresse, même dans les circonstances les plus difficiles, tu l'auras toujours. Grâce à ton influence, je suis beaucoup plus capable qu'autrefois de supporter les difficultés de la vie, et si nous avions à vivre dans une pauvre chaumière, je t'aiderais gaiement à faire les travaux du petit ménage en y consacrant deux ou trois heures par jour, et quand tu coudrais je te ferais un peu la lecture, et toujours je t'aimerais. Ainsi crois que, loin de souffrir des devoirs que je me suis imposés, j'y trouve la plus profonde satisfaction, et que je me trouve plus respectable que si je ne faisais rien."
"WEST LODGE. Vendredi.
"J'avais l'intention de partir aujourd'hui mais la tante Susan paraît tellement triste quand je parle de m'en aller que j'ai dû reculer mon départ jusqu'à lundi. Du reste j'ai fait trois planches que je crois bonnes; j'y ai bien travaillé; j'ai aussi écrit trois articles, mais mon travail pour la Revue ne gagne pas grand'chose, et du moment où la peinture rapportera, je quitterai la revue; je n'aime pas ce genre de travail, quoiqu'on dise que je le fais bien. J'aimerais autant être cocher de fiacre. Ce que j'ai toujours désiré faire c'est de la peinture; mes efforts dans cette direction n'ont pas abouti jusqu'à présent, mais si j'avais un peu de temps libre, je saurais mieux faire à cause de mon expérience de critique; je vois maintenant dans quel sens il faut travailler.