"La conversation a été très générale. Quand je suis parti, il m'a reconduit à travers un champ pour abréger mon chemin à la station. Il a chanté quelques vieilles chansons avec beaucoup de caractère; j'ai chanté un peu aussi—et pourtant je ne suis guère disposé à chanter. Anne avait montré tant de contentement quand je suis allé la voir à Sheffield—et penser que je ne la reverrai plus. Je souffre aussi pour mon oncle, je me mets à sa place en pensant à ma petite Mary; si je la perdais plus tard!… et puis—et puis, tu sais comment viennent les idées noires, et combien un malheur vous en fait craindre d'autres."
"Dimanche.
"Je me sens de nouveau fatigué et cette fatigue semble persister. Il est bien possible que l'ennui et la nostalgie y soient pour quelque chose.
"Figure-toi qu'il y a une jeune peintresse qui m'a été recommandée, et dont la situation est bien précaire; j'ai eu la faiblesse de lui écrire une petite lettre gentille et encourageante et me voilà en butte à des éclats de désespoir ou de reconnaissance; de reproches et de remerciements. Le plaisir de faire du bien à ceux qui souffrent est tel, que l'on voudrait s'en donner, et le critique est souvent tenté de manger de ce sucre-là.
"Je ne regrette pas de m'être établi à Kew; il n'y a qu'une chose contre Kew, c'est que je n'y connais personne, tandis qu'à St. John's Wood j'ai plusieurs amis. Mais la solitude a aussi ses avantages et quand on voit du monde tous les jours, on peut bien passer la soirée chez soi. Si la petite femme était seulement ici, ce serait parfait."
"Mardi.
"Petite femme chérie qui a été gentille puisqu'elle a écrit deux lettres.
"Celle-ci est simplement pour te dire que mon repos a enfin produit son effet et que je suis rentré dans mon état ordinaire. Aujourd'hui je me rends au Musée, et j'ai pu écrire.
"Mon oncle est arrivé hier soir, il partage mon salon, mais je lui ai loué une chambre-à-coucher dans la maison voisine. Il ne paraît pas trop abattu; nous causons beaucoup et je tâche de l'égayer autant que sa position le permet. Il est moins réservé qu'autrefois et me laisse voir davantage le cours de ses pensées qui vont souvent à ses filles et à sa femme. Je l'emmène aujourd'hui à l'Académie. Il y a une chose qui doit te rassurer quant à l'état de ma santé, c'est que je n'ai jamais ces sensations au cerveau dont j'ai souffert. Le cerveau n'est pas fatigué et en me reposant à temps, je répare rapidement mes forces. Ce qui est vraiment insupportable ce sont les séparations, et j'ai bien de la peine à m'y résigner, et je ne m'y résignerais pas du tout si la peinture rapportait. Mais en mettant les choses au pis pour les affaires d'argent, j'espère que tu me verras toujours courageux et affectueux dans l'adversité; je me figure que depuis quelque temps j'ai appris à la supporter sans qu'elle puisse m'aigrir. Si je dois vivre de pommes-de-terre, ou même mourir de faim, tu me verras toujours dévoué jusqu'à la mort. Celles-ci ne sont pas de vaines paroles; je suis prêt à les soutenir dans une pauvre cabane ou sur le lit d'un hôpital."
"Lundi.