On verra que l’Amiral Warren n’avoit rien à commander aux troupes envoyées par le Gouverneur de Baston, & que cet Amiral n’a été que Spectateur, quoique ce soit à lui que nous nous soyons rendus. Il nous en avoit fait solliciter. Ce qui marque bien l’independance qu’il y avoit entre l’armée de terre & celle de mer que l’on nous a toujours distinguées comme si elles eussent été de differentes Nations. Quelle Monarchie s’est jamais gouvernée de la sorte?

“La plus grande partie des Bâtimens de transport étant arrivés dans le commencement de Mai, nous les apperçûmes le onze en ordre de bataille, au nombre de quatre-vingt seize venant du côté de Canceaux & dirigeant leur route vers la Pointe plate de la Baye de Gabarus. Nous ne doutames plus qu’ils n’y fissent leur descente. C’est alors qu’on vit la nécessité des precautions que nous aurions dû prendre. On y envoya à la hâte un détachement de cent hommes, tirés de la garnison & des Milices, sous le commandement du sieur Morpain, Capitaine de Port. Mais que pouvait un aussi faible corps, contre la multitude que les ennemis debarquoient! Cela n’aboutit qu’à faire tuer une partie des nôtres. Le sieur Morpain trouva déjà près de deux milles hommes débarqués; il en tua quelques-uns & se retira.

“L’Ennemi s’empare de toute la campagne, & un détachement s’avance jusques auprès de la batterie Royale. Pour le coup, la frayeur nous saisit tous; on parla dès l’instant d’abandonner cette magnifique batterie, qui auroit été notre plus grande défense, si l’on eût sçu en faire usage. On tint tumultuairement divers Conseils là-dessus. Il seroit bien difficile de dire les raisons qui portoient à un aussi étrange procédé; si ce n’est une terreur panique, que ne nous a plus quitté de tout le Siège. Il n’y avoit pas eu encore un seul coup de fusil tiré sur cette batterie, que les ennemis ne pouvoient prendre qu’en faisant leurs approches comme pour la Ville, & l’assiégeant, pour ainsi dire, dans

les régles. On en a dit sourdement une raison sur laquelle je ne suis point en état de décider; je l’ai pourtant entendu assurer par une personne qui était dans la batterie; mais mon poste étant en Ville, il y avoit long-tems que je n’étois allé à la batterie Royale: C’est que ce qui détermina à un abandon si criminel, est qu’il y avoit deux brêches qui n’avoient point été réparées. Si cela est, le crime est encore plus grand, parce que nous avions eu plus de loisir qu’il n’en falloit, pour mettre ordre à tout.

“Quoiqu’il en soit, la résolution fut prise de renoncer à ce puissant boulevard, malgré les représentations de quelques gens sages, qui gémissoient de voir commettre une si lourde faute. Ils ne purent se faire écouter. Inutilement remontrèrent-ils que ce seroit témoigner notre foiblesse aux ennemis, qui ne manqueroient point de profiter d’une aussi grande étourderie, & qui tourneroient cette même batterie contre nous; que pour faire bonne contenance & ne point réchauffer le courage à l’ennemi, en lui donnant dès le premier jour, une si grande espérance de réussir, il falloit se maintenir dans ce poste important le plus que l’on pourroit: qu’il étoit évident qu’on s’y conserveroit plus de quinze jours, & que ce délai pouvoit être employé à retirer tous les canons dans la Ville. On répondit que le Conseil l’avoit résolu autrement; ainsi donc par ordre du Conseil, on abandonna le 13 sans avoir essuyé le moindre feu, une batterie de trente pièces de canon, qui avoit couté au Roi des sommes immenses. Cet abandon se fit avec tant de précipitation, qu’on ne se donna pas le temps d’encloüer les canons de la manière que cela se pratique; aussi les ennemis s’en servirent-ils dès le lendemain. Cependant on se flatoit du contraire; je fus sur le point de gager qu’ils ne tarderoient guères á nous en battre. On étoit si peu à soi, qu’avant de se retirer de la batterie, le feu prit à un baril de poudre, qui pensa faire sauter plusieurs personnes, & brûla la robe

d’un Religieux Récolet. Ce n’étoit pas de ce moment que l’imprudence caracterisoit nos actions, il y avoit long-tems qu’elle s’étoit refugiée parmi nous.

“Ce que j’avois prévu arriva. Dès le quatorze les ennemis nous saluèrent avec nos propres Canons, dont ils firent un feu épouvantable. Nous leur répondimes de dessus les murs; mais nous ne pouvions leur rendre le mal qu’ils nous faisoient, rasant nos maisons, & foudroyant tout ce qui étoit à leur portée.

“Tandis que les Anglois nous chauffoient de la batterie Royale, ils établissoient une Plate-forme de Mortiers sur la hauteur de Rabasse proche le Barachois du côté de l’Ouest, qui tirerent le seize jour où a commencé le bombardement. Ils avoient des Mortiers dans toutes les batteries qu’ils éleverent. Les bombes nous ont beaucoup incommodé....

“Les ennemis paroissoient avoir envie de pousser vigoureusement le Siège. Ils établirent une batterie auprès de la Plaine de Brissonnet, qui commença à tirer le dix-sept, & travaillerent encore à une autre, pour battre directement la Porte Dauphine, entre les maisons du nommé la Roche & Lescenne, Canonier. Ils ne s’en tinrent point à ces batteries, quoiqu’elles nous battissent en brêche; mais ils en dresserent de nouvelles pour soutenir les premières. La Plaine marécageuse du bord de la Mer à la Pointe blanche, les incommodoit fort, & empêchoit qu’ils ne poussassent leurs travaux comme ils l’auroient souhaité: pour y rémédier, ils pratiquerent divers boyaux, afin de couper cette Plaine; étant venus à bout de la dessécher, ils y firent deux batteries qui ne tirerent que quelques jours après. Il y en avoit une au dessus de l’habitation de Martissance, composée de sept pièces de canon, prises en partie de la Batterie Royale & de la Pointe plate ou s’etait fait le débarquement. On la destinoit à miner le Bastion Dauphin; ces deux dernières batteries ont presque rasé la Porte Dauphine.

“Le dix-huit nous vîmes paroître un Navire, avec Pavillon Français, qui cherchoit à donner dans le Port. Il fut reconnu pour être effectivement de notre Nation, & afin de favoriser son entrée, nous fimes un feu continuel sur la Batterie Royale. Les Anglais ne pouvant resister à la vivacité de notre feu, qui ne discontinuoit point, ne purent empêcher ce Navire d’entrer, qu’il leur eut été facile sans cela de couler à fond. Ce petit refraichissement nous fit plaisir; c’étoit un Navire Basque: il nous en étoit venu un autre dans le courant d’Avril.