“Nous n’eumes pas le même bonheur pour un Navire de Granville, qui se présenta aussi pour entrer, quelques jours après; mais qui ayant été poursuivi, fut contraient de s’echouer, & se battit long-tems. Celui qui le commandoit, nomme Daguenet, étoit un brave homme, lequel ne se rendit qu’à la dernière extrêmité, & après avoir été accablé par le nombre. Il avoit transporté tous les Canons d’un même côté, & en fit un feu si terrible, que les ennemis n’eurent pas bon marché de lui. Il fallut armer presque toutes leurs Chaloupes pour le prendre. Nous avons sçu de ce Capitaine, qu’il avoit rencontré le Vigilant, & que c’étoit de ce malheureux Vaisseau, qu’il avoit apris que l’Isle Royale étoit bloquée. Cette circonstance importe au récit que je vais faire.

“Vous êtes persuadés, en France, que la prise de ce Vaisseau de guerre a occasionné la notre, cela est vraie en quelque sorte, mais nous eussions pu nous soutenir sans lui si nous n’avions pas entassé fautes sur fautes, ainsi que vous avez dû vous en aperçevoir jusqu’à présent. Il est vrai que, graces à nos imprudences, lors que ce puissant secours nous arrivoit, nous commencions à être sans espérance. S’il fût entré, comme il le pouvoit, nous serions encore dans nos biens, & les Anglais eussent été forcés de se retirer.

Le Vigilant parut le vingt-huit ou le vingt-neuf de

Mai, à environ une lieue et demie de distance de Santarge [sic]. Le vent était pour lors Nord-Est, & par conséquent bon pour entrer. Il laissoit la Flotte Anglaise à deux lieues & demi sous le vent. Rien ne pouvoit donc l’empêcher d’entrer; & c’est par la plus grande de toutes les fatalités qu’il est devenu la proye de nos Vainqueurs. Témoins de sa manœuvre, il n’étoit personne de nous qui ne donnât des malédictions à une manœuvre si mal concertée & si imprudente.

“Le Vaisseau, commandé par M. de la Maisonfort, au lieu de suivre sa route, ou d’envoyer sa chaloupe à terre pour prendre langue, ainsi que le requéroit la prudence, s’amusa à poursuivre un Corsaire monté en Senault qu’il rencontra malheureusement sous la terre. Ce Corsaire, que commandoit un nommé Brousse (Rous) manœuvre d’une autre manière que le Vaisseau Français. Il se battit toujours en retraite, forçant de voiles et attirant son ennemi vers l’Escadre Angloise; ce qui lui réussit; car le Vigilant se trouva tellement engagé, qu’il ne lui fut plus possible de se sauver, quand on eut vu le danger. Deux Frégates l’attaquerent d’abord; M. de la Maisonfort leur répondit par un feu très vif, qui en mit bien-tôt une hors de combat; elle fut démâtée de son grand mât, désemparée de toutes les manœuvres, et contrainte de se retirer. Mais il vint cinq autres Frégates qui chaufferent le Vigilant de toutes parts; le combat que nous voyons à découvert, dura depuis cinq heures du soir jusqu’à dix. Enfin il fallut céder à la force, & se rendre. Les ennemis ont beaucoup perdu dans ce combat, & le commandant Français eut quatre-vingts hommes tués ou blessés; le Vaisseau n’a été que fort peu endommagé.

“On doit dire, à la gloire de M. de la Maisonfort, qu’il a fait preuve d’une extrême valeur dans ce combat; mais il auroit mieux valu qu’il eût suivi sa destination; c’étoit

tout ce que les intérêts du Roi exigeoient. Le Ministre ne l’envoyoit pas pour donner la chasse à aucun Vaisseau ennemi; chargé de munitions de guerre & de bouche, son Vaisseau étoit uniquement destiné à ravitailler notre malheureuse Place, qui n’auroit jamais été en effet emportée, si nous eussions pû recevoir un si grand secours; mais nous étions des victimes dévouées à la colère du Ciel, qui a voulu faire servir contre nous jusqu’à nos propres forces. Nous avons sçu des Anglais, depuis notre reddition, qu’ils commençoient à manquer de munitions de guerre, & que la poudre étoit encore plus rare dans leur armée que parmi nous. Ils avoient même tenu quelques Conseils pour lever le Siége. La poudre trouvée dans le Vigilant fit bientôt évanouir cette idée; nous nous apperçumes que leur feu avoit depuis beaucoup augmenté.

“Je sçai que le Commandant de cet infortuné Vaisseau dira, pour se justifier, qu’il étoit important pour lui d’enlever le Corsaire, afin de se régler sur les nouvelles qu’il en auroit appris. Mais cela ne l’excuse point; il sçavoit que Louisbourg étoit bloqué, c’en étoit assez; qu’avoit-il besoin d’en sçavoir davantage? S’il craignoit que les Anglais n’eussent été maîtres de la Place, il étoit aisé de s’en instruire, en envoyant son canot ou sa chaloupe, & sacrifiant quelques hommes pour sa sûreté; la batterie Royale ne devoit point l’inquiéter, nous en aurions agi comme avec le Navire Basque, dont nous facilitâmes l’entrée par un feu excessif. La perte d’un secours si considerable ralentit le courage de ceux qui avoient le plus conservé de fermeté; il n’étoit pas difficile de juger que nous serions contraints d’implorer la clémence des Anglais, & plusieurs personnes furent d’avis qu’il falloit dès-lors demander à capituler. Nous avons cependant tenu un mois au-delà; c’est plus qu’on n’auroit pu exiger dans l’abbatement où venoit de nous jetter un si triste spectacle.

“L’Ennemi s’occupa à nous canoner & à nous bombarder toute le reste du mois, sans faire des progrès bien sensibles, & qui lui pussent donner de l’espoir. Comme il ne nous attaquoit point dans les formes; qu’il n’avoit pratiqué aucuns retranchemens pour se couvrir, il n’osoit s’aprocher de trop près; tous nos coups portoient; au lieu que la plûpart des siens étoient perdus: aussi ne tirons-nous que lorsque nous le jugions nécessaire. Il tiroit, lui, plus de cinq à six cens coups de canon par jour, contre nous vingt; à la vérité, le peu de poudre que nous avions, obligeoit à n’en user que sobrement. La mousqueterie étoit peu d’usage.

“J’ai oublié de dire que, dès les premiers jours du siége, les ennemis nous avoient fait sommer de nous rendre; mais nous répondîmes selon ce que le devoir nous prescrivoit; l’Officier, deputé pour nous en faire la proposition, voyant que nous rejettions ses offres, proposa de faire sortir les Dames, avec assurance qu’elles ne seroient point insultées, et qu’on les feroit garder dans les maisons qui subsistoient encore en petit nombre; car l’ennemi, en débarquant, avoit presque tout brûlé ou détruit dans la campagne. Nous remerçiâmes cet officier, parceque nos femmes & nos enfans étoient sûrement dans les logemens que nous leur avions faits. On avoit mis sur les casemates de longues piéces de bois, placées en biais, qui, en amortissant le coup de la bombe, la rejettent, & empêchent l’effet de son poids. C’est là dessous que nous les avions enterrés.