“Au commencement de Juin les Assiégeans parurent reprendre une nouvelle vigueur; n’étant pas contens du peu de succès qu’ils avoient eu jusques-là, ils s’attacherent à d’autres entreprises, & voulurent essayer de nous attaquer par le côté de la mer. Pour réussir, ils tenterent de nous surprendre la batterie de l’entrée: un Détachement d’environ cinq cens hommes s’y étant transporté pendant la nuit

du six au sept, fut taillé en pièces par le sieur Daillebout, Capitaine de Compagnie, qui y commandoit, & qui tira sur eux à mitraille; plus de trois cens resterent sur la place, & il n’y eut de sauvés que ceux qui demandoient quartier, les blessés furent transférés dans nos hôpitaux. Nous fîmes en cette occasion cent dix-neuf prisonniers, & n’eûmes que trois hommes de tués ou blessés; mais nous perdîmes un Canonier, qui fut fort regretté....

“Pour sur croit d’infortune, il arrive aux Anglois le 15 une Escadre de six Vaisseaux de guerre, venant de Londres. Ces Vaisseaux croiserent devant la Ville, avec les Frégattes sans tirer un seul coup. Mais nous avons sçu depuis que, si nous eussions tarder à capituler, tous les Vaisseaux se seroient embossés, et nous auroient fait essuyer le feu le plus vif. Leurs dispositions n’ont point été ignorée, je rapporterai l’ordre qu’ils dévoient tenir.

“Les ennemis ne s’étoient encore point avisés de tirer à boulets rouges; ils le firent le dix-huit & le dix-neuf, avec un succès qui auroit eté plus grand, sans le prompt secours qui y fut apporté. Le feu prit à trois ou quatre maisons, mais on l’eut bientôt éteint. La promptitude en ces sortes d’occasions, est la seul ressource que l’on puisse avoir.

“L’Arrivée de l’Escadre étoit, sans doute, l’objet de ce nouveau salut de la part de l’Armée de terre; son Général qui vouloit avoir l’honneur de notre conquête, étant bien aisé de nous forcer à nous soumettre avant que l’Escadre se fût mise en devoir de nous y contraindre.

“L’Amiral de son côté songeoit à se procurer l’honneur de nous reduire. Un Officier vint pour cet effet, le vingt-un, nous proposer de sa part, que si nous avions à nous rendre, il seroit plus convenable de le faire à lui, qui auroit des égards que nous ne trouverions peut être pas dans le Commandant de terre. Tout cela marquoit peu d’intelligence entre les deux Généraux, & verifie assés la remarque que j’ai ci-devant

faite: on n’eût jamais dit en effet que ces troupes fussent de la même Nation & sous l’obéissance du même Prince. Les Anglais sont les seuls peuples capables de ces bizarreries, qui font cependant partie de cette précieuse liberté dont ils se montrent si jaloux.

“Nous répondîmes à l’Officier, par qui l’Amiral Warren nous avoit fait donner cet avis, que nous n’avions point de réponse à lui faire, & que quand nous en serions à cette extrémité, nous verrions le parti qu’il conviendroit d’embrasser. Cette fanfaronade eût fait rire quiconque auroit été témoin de notre embarras en particulier; il ne pouvoit être plus grand: cet Officier dût s’en apperçevoir, malgré la bonne contenance que nous affections. Il est difficile que le visage ne décéle les mouvements du cœur. Les Conseils étoient plus frequens que jamais, mais non plus salutaires; on s’assembloit sans trop sçavoir pourquoi, aussi ne sçavoit-on que résoudre. J’ai souvent ri de ces assemblées, où il ne se passoit rien que de ridicule, & qui n’annonçat le trouble & l’indécision. Le soin de notre défense n’étoit plus ce qui occupoit. Si les Anglois eussent sçu profiter de notre épouvante il y auroit eu longtems qu’ils nous auroient emportés, l’épée en main. Mais il faut convenir à leur louange, qu’ils avoient autant de peur que nous. Cela m’a plusieurs fois rappellé la fable du Liévre & des Grenouilles.

“Le but de nos frequens Conseils étoit de dresser des articles de capitulation. On y employa jusqu’au vingt sept, que le sieur Lopinot, Officier, sortit pour les porter au Commandant de terre. L’on se flatoit de les lui faire mieux goûter qu’à l’Amiral. Mais ils étoient si extraordinaires, que malgré l’envie que ce Général avoit de nous voir rendre à lui, il se donna à peine la patience de les écouter. Je me souviens que nous demandions par un article, cinq piéces de canon, & deux mortiers de fonte. De pareilles propositions ne quadroient guéres avec notre situation.

“Afin de réussir d’un côté ou d’autre, on envoya proposer les mêmes conditions à l’Amiral. Cette négociation avoit été confiée au sieur Bonaventure, Capitaine de Compagnie, qui s’intrigua beaucoup auprès de M. Warren, & qui, quoique la plûpart de nos articles fussent rejettez, en obtint pourtant d’assés honorables. On arrêta donc la Capitulation telle que les nouvelles publiques l’ont raportée. Elle nous fut annoncée par deux coups de canon tirés à bord de l’Amiral, ainsi qu’on en avoit donné l’ordre au Sieur Bonaventure. A cette nouvelle, nous reprimes un peu de tranquillité; car nous avions sujet d’apprehender le sort le plus triste. Nous craignons à tout moment, que les ennemis, sortant de leur aveuglement, ne se présentassent pour nous enlever d’assaut. Tout les y convioit; il y avoit deux bréches de la longueur d’environ cinquante pieds chacune, l’une à la porte Dauphine, & l’autre à l’Eperon, qui est vis-à-vis. Ils nous ont dit depuis que la resolution en avoit été prise, & l’exécution renvoyée au lendemain. Les Navires devoient les favoriser, & s’embosser de la maniere suivante.