“Quatre Vaisseaux & quatre Frégattes étoient destinés pour le bastion Dauphin: un egal nombre de Vaisseaux & de Frégattes, parmi lesquels étoit le Vigilant, devoit attaquer la piéce de la Grave: & trois autres Vaisseaux & autant de Frégattes avoient ordre de s’attacher à l’Isle de l’entree. Nous n’eussions jamais pû repondre au feu de tous ces Vaisseaux & défendre en même tems nos brêches; de façon qu’il auroit fallu succomber, quelques efforts que nous eussions pû faire, & nous voir réduits à recourir à la clémence d’un vainqueur, de la générosité duquel il y avoit à se défier. L’Armée de terre n’étoit composée que de gens ramassés, sans subordination ni discipline, qui nous auroit fait éprouver tout ce que l’insolence & la rage ont de plus furieux. La capitulation n’a point empêché qu’ils ne nous ayent bien fait du mal.
“C’est donc par une protection visible de la Providence, que nous avons prévenu une journée qui nous auroit été si funeste. Ce qui nous y a le plus déterminé, est le peu de poudre qui nous restoit: je puis assurer que nous n’en avions pas pour faire trois décharges. C’est ici le point critique & sur lequel on cherche le plus à en imposer au public mal instruit: on voudroit lui persuader qu’il nous en restoit encore vingt milliers. Fausseté insigne! Je n’ai aucune interêt à déguiser la vérité; on doit d’autant plus m’en croire, que je ne prétends pas par-là justifier entierement nos Officiers. S’ils n’ont pas capitulé trop tôt ils avoient commis assez d’autres fautes, pour ne les pas laver du blâme qu’ils ont encouru. Il est constant que nous n’avions plus que trent-sept barils de poudre, à cent livres chacun; voilà ce qui est veritable, & non pas tout ce qu’on raconte de contraire. Nous n’en trouvions même d’abord que trente-cinq; mais les recherches qu’on fit nous en procurerent deux autres, cachés apparemment par les Canoniers, qu’on sçait être partout accoutumés à ce larcin.”
II.
“Lettre de Monsieur Du Chambon au Ministre,
à Rochefort, le 2 Septembre, 1745.
“Archives de la Marine.
“Monseigneur,
“J’ai l’honneur de vous rendre compte de l’attaque et reddition de Louisbourg, ainsy que vous me l’avez ordonné par votre lettre du 20 de ce mois.
“Nous eûmes connaissance d’un battiment le quatorze mars dernier parmy les glaces qui étaient détachées du golfe; ce battiment parut à 3 ou 4 lieues devant le port
et drivait vers la partie du sud-ouest, et il nous disparut l’après-midi.
“Le 19 du d. nous vîmes encore en dehors les glaces un senaux qui couroit le long de la banquise qui était etendue depuis Escartary jusques au St Esprit, plusieurs chasseurs et soldats, hivernant dans le bois, m’informèrent qu’ils avaient vu, les uns deux battiments qui avoient viré de bord à Menadou, et d’autres qu’ils avoient entendu du canon du côté du St Esprit, ce qui fit que j’ordonnai aux habitans des ports de l’isle, qui étaient à portée de la ville, de se renger aux signaux qui leur seroient faits.