“Comme nous doutions toujours si ces vaisseaux étoient anglois ou françois jusqu’à ce jour, les glaces empêchant l’entrée du port depuis qu’ils avoient paru ensemble, j’avois eu la précaution d’arrêter, conjointement avec monsieur Bigot, deux battiments pour les faire partir en cas de nécessité pour la France, pour porter les nouvelles à Sa Grandeur de la situation où se trouvoit la colonie, et sitôt que nous fûmes confirmés par le prise de ces caboteurs que c’étoit des vaisseaux anglois et qu’il y en avoit d’autres à Canceau, au rapport des équipages qui s’étoient sauvés, nous fîmes partir à la faveur de la brume et de la nuit obscure du 10 mai, La Société, capitaine Subtil, avec nos lettres pour Monseigneur, pour lui apprendre l’état de la colonie avec les circonstances de vaisseaux qui bloquèrent le port; quand à l’autre bâtiment qui avoit été fretté, nous avons été obligé de la faire couler, après la descente faite par l’ennemy, étant impossible de la faire sortir.

“Les vaisseaux ennemis qui étoient au devant du port, se servant de la chaloupe qu’ils avoient prise chargée de gibier pour descendre et mettre pied à terre à Gabarrus, à notre vue, je fis partir, le 9, un détachement de 20 soldats sous le commandement du sieur de Lavallière pour aller par terre à Gabarrus, et un autre de 39 hommes d’habitans, sous le commandement du sieur Daccarrette dans un charroye pour s’emparer de cette chaloupe, mais ces deux détachements ne purent joindre cette chaloupe; celui de terre y resta deux jours et ne rentra en ville que le onze du soir, et celui du

sieur Daccarrette rentra le 12 au matin, ayant été obligé d’abandonner le charroye à fourché où il avoit été à la sortie du Gabarrus.

“Le 11, à trois ou quatre heures du matin, nous eûmes connoissance de dessus les remparts de la ville, d’environ 100 voiles qui parurent du côté de fourché, derrière les isles à Dion, les vents étant de la partie de nord-ouest, ces battiments s’approchoient à vue d’œil, je ne doute pas que ce ne fussent des bastiments de transport, je fis tirer les signaux qui avoient été ordonnés, plusieurs habitans et particuliers n’ont pu s’y rendre, et entr’autres ceux des havres éloignés, la campagne étant investie de l’ennemy, et même plusieurs ont été faits prisonniers voulant se rendre en ville.

“Je fis aussy commander un détachement pour s’opposer à la descente de l’ennemy, et ce détachement au nombre de 80 hommes et 30 soldats, le surplus habitans, partit sous le commandement de Monsieur Morpain et du Sieur Mesilac, il se transporta au-dessous de la Pointe Blanche, â l’endroit où l’ennemy avoit commencé à faire sa descente, il le fit rembarquer dans les voitures, mais pendant le temps qu’il étoit en cet endroit à repousser l’ennemy, celui-cy fit faire une autre descente plus considérable de troupes de débarquement à l’anse de la Cormorandière, entre la Pointe-Plate et Gabarrus.

“Il s’y transporta avec ses troupes, sitôt qu’il en eût connoissance, mais l’ennemy avoit mis pied à terre et s’étoit emparé des lieux les plus propres qu’il jugea pour sa défense, cela n’empêcha pas ce détachement d’aller l’attaquer, mais l’ennemy étant beaucoup plus supérieur en nombre, il fut contraint de se retirer dans le bois; nous avons eu à cette occasion 4 ou 5 soldats tués ou faits prisonniers, ainsy que 4 ou 5 habitans ou particuliers du nombre desquels fut Monsieur Laboularderie; nous eûmes encore 3 ou 4 blessés qui rentrèrent en ville.

“Depuis la retraite de ce détachement l’ennemy acheva son débarquement au nombre de 4 à 500 hommes, ainsy que des planches et autres matériaux, au rapport de ceux du détachement qui rentrèrent les derniers en ville.

“L’ennemy ayant avancé dans la campagne, se fit voir en grand nombre, mais sans ordre, à la portée du canon de la pointe Dauphine et du bastion du Roy.

“Les montagnes qui commandent cette porte étoient couvertes de monde: à deux heures après-midi les canons, qui étoient sur la Barbette, tirèrent sur plusieurs pelotons qui paroissoient défiler du côté du fond de la baye, nous nous aperçûmes aussy qu’ils défiloient en quantité le long du bois vers la batterie royale, je fis fermer les portes et je fis pourvoir sur le champ à la sûreté de la ville et placer environ 1100 hommes qui s’y sont trouvés pour la défendre.

“Sur le soir, monsieur Thiery, capitaine de compagnie qui commandoit à la batterie royale, m’écrivit une lettre par laquelle il me marquoit le mauvois état de son poste, que cela pourroit donner de grande facilités à l’ennemy s’il s’en emparoit, qu’il croyoit pour le bien du service qu’il seroit à propos de travailler à le faire sauter après avoir encloué les canons.