Mon Cher Commandant,
Vous souvenez-vous encore de la visite que je vous fis l’été dernier aux Sources Fraîches, après les cinq années tragiques que nous avons vécues?
Je m’en souviens encore comme si c’était hier. Vous étiez souffrant; je vous ai trouvé étendu, accablé, affaibli, et je ressens encore la peine profonde que j’éprouvai à cette minute précise où le contraste s’imposait à mon esprit entre l’état dans lequel je vous avais quitté en 1914 et celui dans lequel je vous retrouvais.
Mais cette impression première, dont je garderai toujours un souvenir ému, fut brève. Vous me parliez de votre nouvel ouvrage, traitant de l’enseignement rationnel, et développiez la conception qui en forme la base. A mesure que vous avanciez, vous vous laissiez emporter par votre sujet et, redressé, vous parliez avec l’ardeur et le feu que je vous ai toujours connus, scandant vos phrases de gestes énergiques et puissants. Je retrouvais en vous le soldat d’avant-garde enthousiaste et fort, tout vibrant de foi et de conviction, que vous n’avez jamais cessé d’être.
La nature, disiez-vous, est une source féconde d’enseignement et de méthode; elle est la seule institutrice des noirs. Ceux-ci, dans les matières se rapportant à la vie primitive—et dont une partie correspond à celles que l’on enseigne aux blancs—sont, mieux que nous, naturellement dans le vrai, dans le vrai expérimental. Longuement vous développiez votre thèse, l’appuyant de nombreuses constatations de faits récoltées pendant vos longues années d’observation en plein cœur de l’Afrique.
Je vous ai écouté longuement et, en vous quittant, je me suis retrouvé dans ce décor que vous avez choisi pour y concentrer votre attention sur les problèmes auxquels vous avez voulu trouver une solution; je me suis retrouvé dans cette Fagne immense et admirable, au milieu de ces bruyères aux colorations chaudes, sur cette terre aux vastes horizons frangés de sapinières, et, seul en face de la nature, de cette source éternelle dont vous m’aviez parlé avec tant d’enthousiasme, j’entendais vos dernières paroles résonner encore à mes oreilles....
Le jour même j’écrivis le premier chapitre de ce livre. Vous y retrouverez vos propres paroles et l’écho qu’elles ont éveillé en moi.
La nature doit-elle être notre guide? Oui, sans aucun doute. Doit-elle être notre seul guide? Sans aucun doute encore, non. La nature doit, disiez-vous, être notre inspiratrice; nous devons, grâce à nos capacités acquises, appliquer les leçons qu’elle nous donne en utilisant les forces qui sont inhérentes à l’être humain.
Comment passer du principe à son application? Dans quelle mesure faut-il puiser à la source naturelle, faire agir l’intelligence humaine et se servir de ses forces ‘subconscientes’?