“Mon cher Panizzi,

J’ai reçu mes trois tableaux en bon état, sauf le cadre du Murillo, légèrement endommagé. Les trois sont bien ceux que j’avais désignés. Je soutiens qu’ils sont ravissants, car j’ai la prétention de m’y connaître, et de plus, très-peu chers. Le Peternof est le plus parfait de ce maître. J’attends toujours votre traite pour la solder. Je ne l’ai pas encore reçue. M. L *** est un malhonnête. Les rois de l’argent sont ainsi faits. Je voudrais bien vous aller voir cet été, voir Ellice et tutti quanti, mais je n’ai pas un moment à moi. Il faut que j’aille voir mes électeurs, que je n’ai pas visités depuis des années, que je traite trop cavalièrement, et qui commencent à me bouder. Il faut, en outre, que j’aille accompagner Mme. Thiers aux Pyrénées. Tout cela ne me laissera pas le temps de respirer. Ce n’est pas tout: j’ai deux volumes d’histoire à terminer! Voilà tous mes esclavages! Plaignez-moi, et prenez en pitié la destinée humaine. Je souris quand on parle liberté. Nous sommes esclaves de mille lois, sans compter les lois physiques qui nous font graviter vers le centre de la terre comme des pierres, qui nous empêchent de voler comme des oiseaux, nager comme des poissons, en nous réduisant, pour aller un peu plus vite, à étendre des lames de fer sur la terre. Je suis morose, comme le latin Lucrèce, en songeant à cette vie. Si quelque chose pouvait me réjouir, ce serait l’abaissement croissant de ces ministres de la contre-révolution. Ils sont comme un vaisseau qui a une voie d’eau, et qu’on voit s’enfoncer de minute en minute. Adieu, je vous aime.

A. Thiers.”

The first of these letters, relating to a political question of the day, was written by Thiers on the fall, for the second time, of Lord Melbourne’s administration, and the consequent accession of Peel to power.

It is amusing to recall how, on the previous overthrow of the Government of Lord Melbourne, a certain periodical, of Tory and Conservative proclivities, and of undoubted ability and influence, confidently predicted the eternal exclusion from power, thenceforth, of the defeated Minister, and the impossibility of his return. The fact that the succeeding Government of Peel lasted but a few short months, by the end of which time Melbourne was reinstated, was a proof of the prophetical skill possessed by the writer in the magazine. On the second occasion, however, Peel obtained a somewhat firmer and more durable seat.

The just appreciation shown in this letter, not only of the political bearing of events at the time, and of the character of Peel himself, but generally of the ordinary moderation in the tone of English politics, is not invariably conspicuous in the comments usually made on England by foreign critics.

The supposition or assertion of Monsieur Guizot’s despair at the end of the letter was probably a parting shot at a political rival.

“Paris, 16 Décembre, (1845.)

“Mon cher Panizzi,

Voilà bien longtemps que je veux vous écrire, sans en trouver le temps. D’abord, je vous prie de remercier M. C. de ses oiseaux que j’ai mangés avec ma famille et mes amis, et qui étaient excellents. Je ne veux pas dire que j’ai mangé ma famille et mes amis, mais les oiseaux. Enfin vous voilà prêts à manger les Tories, je fais des vœux pour qu’il en soit ainsi. Il ne faut pas renoncer à l’alliance, même avec les Tories, mais elle me semble bien plus solide avec les Whigs, grâce à l’uniformité du principe. Cependant j’ai peur que mes amis manquent de résolution. S’ils laissent passer cette occasion de prendre le pouvoir, je ne sais pas quand ils pourront le reprendre. C’est une bonne fortune sans pareille pour battre le parti anti-réformiste. S’ils laissent M. Peel reprendre son rôle de conservateur demi-réformiste, il le continuera à son profit et gloire, et il faut reconnaître qu’il conviendra fort à l’esprit moyen de notre temps, justement défini juste-milieu par Louis-Philippe. Dussent vos amis échouer au Parlement, à leur place je tenterais, sauf à porter la question devant les électeurs. L’Angleterre est un pays trop légal, pour qu’il y ait du danger à convoquer le peuple électoral sur quelque question que ce soit. Au surplus, je fais des vœux bien plus que je ne donne de conseils, car on peut difficilement avoir un avis sur un pays qu n’est pas le vôtre. On nous dit que Lord Clarendon doit être ambassadeur ici; nous en serions tous enchantés. Ce serait le meilleur moyen de faire fleurir l’alliance. On a parlé aussi de Lord et Lady C ****. Celle-ci est une personne des plus mal choisies pour Paris. Elle est remuante, bel esprit, brouillée avec les trois quarts de la société de Paris pour ses impertinences, et amie de la Princesse de Lieven uniquement. Je vous prie de me garder le secret, en ne disant cela que là où cela peut être utile. Je ne veux pas me brouiller avec cette redoutable lady. A défaut de Clarendon, Lord Beauvale serait on ne peut mieux venu. Mais en êtes-vous à faire des ambassadeurs? je n’en sais rien. M. Guizot est au désespoir de la chute des Tories. Mille tendresses.