Mais ce n’était pas tout que de pourvoir aux besoins extraordinaires par des ressources extraordinaires, comme les emprunts et les bons du trésor; le Gouvernement devait songer à augmenter d’une manière permanente les recettes du trésor, afin de faire face aux charges que les nouveaux emprunts imposeraient dorénavant a l’Etat. Pour cela il fallait se résoudre à établir de nouveaux impôts.

Le Ministère ne recula pas devant cette tâche ingrate; rendue extrêmement difficile par la nécessité d’obtenir le concours franc et décidé d’une Chambre des Députés[Députés] jeune et sans expérience; qui devait nécessairement éprouver la plus vive répugnance à débuter dans ses travaux parlementaires, en imposant de nouvelles charges à ses commettants.

Dans la session de 1850, le Ministre des Finances obtint une augmentation sur les droits d’enrégistrement, et une extension des droits de timbre. La session suivante, le Parlement vota une nouvelle taxe sur les maisons; une taxe sur le commerce et l’industrie; un impôt sur les revenus possédés par des corps moraux; enfin une augmentation considérable dans les droits de succession tant en ligne directe que collatérale. Enfin dans la session actuelle, le successeur de M. Nigra, le Comte de Cavour, a proposé un nouvel impôt personnel et mobilier; l’augmentation d’un quart de l’impôt foncier; l’extension à toutes les provinces de l’Etat des droits de consommation sur le vin, et enfin plusieurs modifications aux lois sur l’enrégistrement et le timbre, destinées à rendre plus productives ces deux branches importantes du revenu de l’Etat.

Les lois d’impôt votées en 1850 et 1851 ont déjà augmenté de 10 millions les ressources de l’Etat: celles que le Parlement discute dans ce moment doivent produire une somme de 10 autres millions encore.

Le budget des recettes de 1847 s’élevait à la somme de 87,000,000. Celui de l’année courante, calculé à 102,000,000 à raison de l’augmentation de la consommation du tabac sur 1847, et du nouveau produit pour le chemin de fer de Turin à Arquata, atteindra en définitive le chiffre de 104,000,000 à cause du majeur produit des impôts indirectes. Celui de l’année prochaine s’élèvera[s’élèvera] probablement à 114,000. Et celui de 1854, époque à laquelle le grand réseau de chemins de fer entrepris par le Gouvernement sera achevé, il atteindra certainement le chiffre de 117,000,000.

Malgré ces augmentations successives de recettes, on ne peut pas dire que le budget de 1854 présentera un parfait équilibre; car, sans se faire illusion, on ne saurait calculer les dépenses de cette année à moins de 120,000,000. Bien entendu que dans cette somme les dépenses des grands travaux publics ne sont pas comprises. Mais par contre dans le 120,000,000 se trouvent comprises les dépenses pour une armée de terre de 40 et plus mille hommes, et pour une augmentation de celle de mer, ainsi que pour autres dépenses improductives, qui ne pesaient pas en 1847. Toutefois lorsque le déficit apparent sera réduit à 3 ou 4 millions, on pourra dire qu’en réalité il n’existe pas. En effet la somme portée au budget de l’année courante pour fond d’amortissement s’élève à 7 millions; en 1854 elle sera plus considérable encore, et il s’en suit que si en 1854 le déficit ne dépasse pas 6 millions, il sera inférieur à la somme consacrée à l’extinction de nos anciennes dettes.

Dans cet état de choses, il suffirait pour présenter un budget en parfait équilibre, d’adopter le système que l’Angleterre pratique depuis plus de trente ans, en ne consacrant à l’amortissement que le surplus constaté des recettes sur les dépenses.

Pour arriver à ce résultat de grands sacrifices étaient et seront encore nécessaires. Il a fallu se résigner à augmenter les charges qui pesaient sur les contribuables avant les derniers événements de plus du 30%. Les impôts en 1847 étaient de entre 78 et 80 millions; ils seraient portés entre 108 et 110 millions. Les nouveaux impôts ont été votés et sont discutés par le Parlement avec un admirable patriotisme. Le pays les supporte avec une rare résignation; cela est dû à ce que le Piémont payait fort peu d’impôts en égard aux autres nations d’Europe, et que même avec tous les impôts susénoncés il payera toujours moins qu’en France, ayant égard à la population et à la richesse territoriale.

Cependant devant faire cette augmentation d’impôts aussi rapidement en peu d’années, il était à craindre qu’ils ne tarissent les sources de la richesse publique et qu’ils apportassent une crise, si l’on laissait subsister l’ancien système économique, fondé sur les principes de l’école protectioniste. C’est ce que le Ministère Sarde a senti. Aussi s’est-il décidé à mener de front et les lois de finance et les lois de réforme économique. Dès l’année 1840 il proclame résolument son intention[intention] d’appliquer le système du libre échange, en modifiant successivement toutes les lois qui avaient été faites dans le seul but de protéger quelques industries privilégiées.

Le Ministère débuta par l’abolition des droits différentiels de navigation. L’honneur de cette première mais décisive mesure appartient à un homme qui par le sublime courage déployé à son lit de mort a prouvé comment on pouvait allier, au sein du Catholicisme, les sentiments religieux les plus vrai et les plus purs, avec une indépendance complète de la Cour de Rome; au noble et généreux Sainte Rose,[[L]] dont le Piémont, après deux ans, pleure encore la perte.