A Bonginda, des indigènes d’un village voisin (Bossunguma) viennent le trouver et lui signalent entre autres qu’une “sentinelle” de la Compagnie “La Lulonga,” nommée Kelengo, avait, à Bossunguma, coupé la main d’un indigène du nom d’Epondo, dont les blessures étaient à peine guéries. Le Consul se transporte à Bossunguma; il est accompagné des deux Révérends W. D. Armstrong et D. J. Danielson et se fait présenter l’indigène estropié, lequel, “en réponse à la question du Consul, accuse de ce méfait une sentinelle nommée Kelengo (placée dans cet endroit par l’agent local de la Société ‘La Lulonga’ pour vérifier si les indigènes récoltaient du caoutchouc).” Ce sont les termes du Consul: il s’agissait en effet d’établir un rapport de cause à effet entre la récolte du caoutchouc et ce cas prétendu de cruauté.
Le Consul procède à l’interrogatoire du Chef et de quelques indigènes du village. Ils répondent en accusant Kelengo; la plupart déclarent avoir été témoins oculaires du fait. Le Consul fait demander par ses interprètes s’il se trouve là d’autres témoins qui ont vu le crime et en accusent Kelengo: “presque tous les individus présents, au nombre environ de quarante, s’écrient d’une seule voix que c’est Kelengo le coupable.”
Il faut lire toute cette enquête telle qu’elle a été libellée par le Consul lui-même, en des sortes de procès-verbaux des 7, 8, et 9 Septembre (Annexe 2), pour se rendre compte de l’acharnement avec lequel les indigènes accablent Kelengo, et des dénégations de l’accusé se heurtant à l’unanimité de tous ceux qui le chargent. De partout surgissent les dénonciateurs et de la foule surexcitée jaillissent les accusations les plus diverses: il a coupé la main d’Epondo, enchaîné des femmes, volé des canards et un chien! L’attention du Consul ne veut pas s’éveiller en présence du caractère passionné des dépositions; sans autre garantie de leur sincérité, sans autre contrôle de leur véracité, il considère son enquête comme concluante, et, de même qu’il s’était substitué au Parquet pour l’instruction de l’affaire, de même il préjuge la décision de l’autorité compétente en déclarant à la population assemblée que “Kelengo deserved severe punishment for his illegal and cruel acts.” Dramatisant l’incident, il emmène avec lui la prétendue victime, l’exhibe le 10 Septembre devant le Chef de Poste de Coquilhatville, auquel il remet la copie de son enquête, et le 12 Septembre, il adresse au Gouverneur-Général une lettre qu’il qualifie de “personal and private,” dans laquelle il prend texte entre autres de l’incident pour accuser “the system of general exploitation of an entire population which can only be rendered successful by the employment of arbitrary and illegal force.” Cette enquête terminée, il reprenait aussitôt la route du Bas-Congo.
Les circonstances de fait eussent-elles été exactes, encore serait-on frappé de la disproportion des conclusions que le Consul en déduit, en généralisant avec emphase son système de critiques contre l’État du Congo. Mais le fait même, tel qu’il l’a présenté, est inexact.
En effet, dès la dénonciation du Consul connue du Parquet, celui-ci se rendit sur les lieux en la personne du Substitut du Procureur d’État, M. Gennaro Bosco, et procéda à une enquête judiciaire dans les conditions normales en dehors de toute influence étrangère. Cette enquête démontra que M. le Consul de Sa Majesté Britannique avait été l’objet d’une machination ourdie par les indigènes, qui, dans l’espoir de n’avoir plus à travailler, avaient comploté de représenter Epondo comme la victime de procédés inhumains d’un capita d’une Société commerciale. En réalité, Epondo avait été victime d’un accident de chasse et mordu à la main par un sanglier; la blessure s’était gangrenée et avait occasionné la perte du membre, ce qui avait été habilement exploité par les indigènes vis-à-vis du Consul. Nous joignons (Annexe 3) les extraits de l’enquête faite par le Substitut relatifs à cette affaire Epondo. Les dépositions sont typiques, uniformes et concordantes. Elles ne laissent aucun doute sur la cause de l’accident, attestent que les indigènes ont menti au Consul, et révèlent le mobile auquel ils ont obéi, dans l’espoir que l’intervention du Consul les déchargerait de l’obligation de l’impôt. L’enquête montre Epondo, enfin acculé, rétractant ses premières affirmations au Consul, et avouant avoir été influencé par les gens de son village. Il est interrogé:—
“D. Persistez-vous à accuser Kelengo de vous avoir coupé la main gauche?
“R. Non; j’ai menti.
“D. Racontez alors comment et quand vous avez perdu la main.
“R. J’étais esclave de Monkekola, à Malele, dans le district des Bangala. Un jour, j’allai avec lui à la chasse au sanglier. Il en blessa un avec une lance, et alors la bête, devenue furieuse, m’attaqua. Je tâchai de me sauver avec la suite, mais je tombai; le sanglier fut bientôt sur moi, m’arrachant la main gauche, au ventre et à la hanche gauche. Le comparant montre les cicatrices aux endroits désignés, et spontanément se met par terre pour faire voir dans quelle position il se trouvait lorsqu’il fut attaqué et blessé par le sanglier.
“D. Depuis combien de temps cet accident vous est-il arrivé?