“Les natifs du Congo qui nous entouraient étaient méprisables, perfides, et cruels, impudemment menteurs, malhonnêtes et vils.”

Et le fait n’est pas non plus sans importance,—si l’on veut exactement se rendre compte de la valeur des témoignages,—de la présence aux côtés de Mr. Casement, qui interrogeait les indigènes, de deux missionnaires Protestants Anglais de la région, présence qui, à elle seule, a dû nécessairement orienter les dépositions.[40]

Nous dépasserions nous-mêmes la mesure si, de ce qui précède, nous concluions au rejet en bloc de toutes les informations indigènes enregistrées par le Consul. Mais il en ressort à l’évidence qu’une telle documentation est insuffisante pour asseoir un jugement fondé, et que ces informations obligent à une vérification minutieuse et impartiale.

Que si l’on dégage du volumineux Rapport du Consul, les autres cas qu’il a vus et qu’il enregistre comme des cas de mutilation, on constate qu’il en cite deux comme s’étant produits au Lac Matumba[41] “il y a plusieurs années.”[42] Il en cite quelques autres—sur le nombre desquels les renseignements du Rapport ne semblent pas être concordants[43]—qu’il renseigne comme ayant été commis dans les environs de Bonginda,[44] précisément en cette région où s’est placée l’enquête Epondo et où, comme on l’a vu, les esprits étaient montés et influencés. Ce sont ces affaires que, dit-il, il n’a pas eu le temps d’approfondir,[45] et qui, au dire des indigènes, étaient imputables aux agents de la Société “La Lulanga.” Étaient-ce là des victimes de la pratique de coutumes indigènes, que les natifs se seraient bien gardés d’avouer? Les blessures constatées par le Consul étaient-elles dues à l’une ou l’autre lutte intestine entre villages ou tribus? Ou bien était-ce réellement le fait de sous-ordres noirs de la Société? On ne saurait se prononcer à la lecture du Rapport, les indigènes, ici comme toujours, étant la seule source d’informations du Consul et celui-ci s’étant borné à prendre rapidement note de leurs multiples affirmations en quelques heures de la matinée du 5 Septembre, pressé qu’il était par le temps “to reach K* (Bossunguma) at a reasonable hour.”[46]

Nonobstant la considération qu’il attache à “l’air de franchise” et “à l’air de conviction et de sincérité”[47] des indigènes, l’expérience faite par lui-même commande incontestablement la prudence et rend téméraire son appréciation: “qu’il était clair que ces hommes déclaraient soit ce qu’ils avaient réellement vu de leurs yeux, soit ce qu’ils pensaient fermement dans leurs cœurs.”[48]

Toutefois, il suffit que soient signalés ces quelques faits, actes de cruauté ou non, auxquels se réduisent en définitive ceux constatés personnellement par le Consul, sans qu’il puisse à suffisance de preuve en établir les causes réelles, pour que l’autorité doive y porter son attention et pour que des enquêtes soient ordonnées à leur sujet. A cet égard, le regret doit être exprimé de ce que l’exemplaire du Rapport, communiqué au Gouvernement de l’État Indépendant du Congo, ait systématiquement omis toute indication de date, de lieu, de noms. Il n’est pas à méconnaître que ces suppressions rendront excessivement malaisée la tâche des Magistrats Instructeurs, et, dans l’intérêt de la manifestation de la vérité, le Gouvernement du Congo formule le vœu d’être mis en possession du texte complet du Rapport du Consul.

On ne s’étonnera pas si le Gouvernement de l’État du Congo s’élève, en cette occasion, contre le procédé de ses détracteurs, mettant dans le domaine public la reproduction de photographies d’indigènes mutilés, et créant cette odieuse légende de mains coupées à la connaissance ou même à l’instigation des Belges en Afrique. C’est ainsi que la photographie d’Epondo, estropié dans les conditions que l’on sait, et qui “a été deux fois photographié,” est probablement une de celles circulant dans les pamphlets Anglais comme preuve de l’exécrable administration des Belges en Afrique. On a vu une revue Anglaise reproduisant la photographie d’un “cannibale entouré des crânes de ses victimes,” et la légende portait: “In the original photograph, the cannibal was naked. The artist has made him decent by ... covering his breast with the star of the Congo State. It is now a suggestive emblem of the Christian veneered cannibalism on the Congo.”[49] A ce compte, il suffirait, pour jeter le discrédit sur l’Administration de l’Uganda, de mettre dans la circulation des clichés reproduisant les mutilations dont le Dr. Castellani dit, dans une lettre datée d’Uganda, du 16 Décembre, 1902, avoir constaté l’existence aux environs mêmes d’Entebbe: “Il n’est pas difficile d’y rencontrer des indigènes sans nez, sans oreilles, &c.”[50]

C’est dire que dans l’Uganda comme au Congo, les indigènes sacrifient encore à leurs instincts sauvages. Mr. Casement a prévu l’objection en affirmant:—

“It was not a native custom prior to the coming of the white man; it was not the outcome of the primitive instincts of savages in their fights between village and village; it was the deliberate act of soldiers of a European Administration, and these men themselves never made any concealment that in committing these acts they were but obeying the positive orders of their superiors.”[51]

L’articulation d’une aussi grave accusation, sans qu’elle soit en même temps étayée sur des preuves irréfragables, semble donner raison à ceux qui pensent que les emplois antérieurs de Mr. Casement ne l’avaient pas préparé entièrement aux fonctions Consulaires. Mr. Casement est resté dix-sept jours au Lac Mantumba, un lac, dit de 25 à 30 milles de long et de 12 ou 15 milles de large, entouré d’épaisses forêts.[52] Il ne s’est guère éloigné de la rive. On ne voit pas dès lors quelles investigations utiles il a pu faire sur les mœurs d’autrefois et les habitudes anciennes des populations. La constatation que ces tribus sont encore très sauvages et adonnées au cannibalisme[53] permet de croire, au contraire, qu’elles n’étaient pas exemptes de la pratique de ces actes cruels qui, d’une manière générale en Afrique, étaient le cortège habituel de la barbarie des mœurs et de l’anthropophagie. Dans une partie des régions que le Consul a visitées, les témoignages des missionnaires Anglais ne sont à cet égard que trop instructifs. Le Révérend McKittrick, parlant des luttes meurtrières entre indigènes, dit ses efforts d’autrefois auprès des Chefs pour pacifier la contrée: “ ...Nous leur dîmes qu’à l’avenir nous ne laisserions plus passer par notre station aucun homme armé de lance ou de couteau. Notre Dieu était un Dieu de paix, et nous, ses enfants, nous ne pouvions supporter de voir nos frères noirs se couper et se blesser l’un l’autre (cutting and stabbing each other).”[54] “Lorsque j’allais çà et là dans la rivière, dit un autre missionnaire, on me montrait les endroits de la rive d’où avaient coutume de partir les guerriers pour capturer les canots et les hommes. Il était affligeant d’entendre décrire les terribles massacres qui avaient lieu d’habitude à la mort d’un grand Chef. Un trou profond était creusé en terre, où des vingtaines d’esclaves jetés après que leurs têtes avaient été coupées (after having their heads cut off), et sur cette horrible pile, on plaçait le cadavre du Chef couronnant ce carnage humain indescriptible.”[55] Et les missionnaires constatent combien encore en ces jours actuels les indigènes reviennent aisément à leurs anciennes coutumes. Il apparaît aussi que cette autre affirmation du Rapport[56] qu’à la différence d’aujourd’hui, les indigènes autrefois ne s’enfuyaient pas à l’approche d’un steamer, n’est pas d’accord avec les récits des voyageurs et explorateurs.