"Tu n'auras même pas l'amour d'un autre coeur,"
Dit la vieille à l'enfant blanche comme la neige.
Celle-ci demanda: "Moi, du moins, l'aimerai-je?
—Oui.—Que me disiez-vous? J'aurai trop de bonheur."

L'ATTENTE

Au bout du vieux canal plein de mâts, juste en face
De l'Océan et dans la dernière maison,
Assise à sa fenêtre, et quelque temps qu'il fasse,
Elle se tient, les yeux fixés sur l'horizon.

Bien qu'elle ait la pâleur des éternels veuvages,
Sa robe est claire; et, bien que les soucis pesants
Aient sur ses traits flétris exercé leurs ravages,
Ses vêtements sont ceux des filles de seize ans.

Car depuis bien des jours, patiente vigie,
Dés l'instant où la mer bleuit dans le matin
Jusqu'à ce qu'elle soit par le couchant rougie,
Elle est assise là, regardant au lointain.

Chaque aurore elle voit une tardive étoile
S'éteindre, et chaque soir le soleil s'enfoncer
A cette place où doit reparaître la voile
Qu'elle vit là, jadis, pâlir et s'effacer.

Son coeur de fiancée, immuable et fidèle,
Attend toujours, certain de l'espoir partagé,
Loyal; et rien en elle, aussi bien qu'autour d'elle,
Depuis dix ans qu'il est parti, rien n'a changé.

Les quelques doux vieillards qui lui rendent visite,
En la voyant avec ses bandeaux réguliers,
Son ruban mince où pend sa médaille bénite,
Son corsage à la vierge et ses petits souliers,

La croiraient une enfant ingénue et qui boude,
Si parfois ses doigts purs, ivoirins et tremblante,
Alors que sur sa main fiévreuse elle s'accoude
Ne livraient le secret des premiers cheveux blancs.

Partout le souvenir de l'absent se rencontre
En mille objets fanés et déjà presque anciens:
Cette lunette en cuivre est à lui, cette montre
Est la sienne, et ces vieux instruments sont les siens.