On ne put cependant rien gagner sur eux. Il fallut avoir encore recours à la Reine. Sa Majesté écrit au gouverneur de la ville, catholique plein de zèle et de piété, et lui enjoint de signifier aux hérétiques que c'est sa volonté que les Jésuites soient reçus dans le vaisseau qui va partir pour la Nouvelle-France, et qu'on n'y mette aucun obstacle.
A la réception de ces lettres, le gouverneur assemble ce qu'on appelle le consistoire, c'est-à-dire tous les fidèles disciples de Calvin. Il donne lecture des lettres de la Reine, et les invite à l'obéissance.—Quelques-uns, c'est-à-dire ceux qui étaient bons, disent hautement qu'ils sont eux aussi du même avis, et ils engagent les marchands à se soumettre; mais ils déclarent que pour eux ils ne sont maîtres de rien. Tel était leur langage en public; mais en particulier, un des marchands qui était chargé d'équiper le navire, protesta qu'il n'y mettrait rien; que la Reine, si elle le voulait, pouvait lui [6] ôter son droit, mais que pour lui, il ne le céderait pas autrement.
Que faire? Certainement tout était arrêté; car cette société n'avait pas de contrat écrit, et ces sortes [134] d'engagements entre gens nobles ne se mettent pas ordinairement sur papier. On ne pouvait donc pas agir contre ces hérétiques.
On s'adresse de nouveau à la Reine. A la vue d'une pareille effronterie, elle dit en manière de proverbe: "Il ne faut s'abaisser à prier des vilains"; et elle ajouta que les Pères partiraient une autre fois.
Les catholiques consternés déclarent alors aux hérétiques que les Jésuites ne monteront pas dans ce vaisseau, qu'ils peuvent en conséquence le fréter, et que, dans tous les cas, si les Jésuites y prenaient place, ils payeraient auparavant eux-mêmes le prix de la cargaison.
Cette assurance une fois donnée, on vit à nu toute la malice des calvinistes; car ils chargèrent aussitôt le navire complétement et de marchandises et de toute espèce d'objets, ne pouvant s'imaginer que les catholiques pussent jamais trouver de quoi payer le prix de tant de choses.
A cette nouvelle, Madame la marquise de Guercheville, première dame d'honneur de la Reine, [7] s'indigna de voir les efforts de l'enfer prévaloir et la malice des hommes pervers détruire ces grandes espérances que l'on avait de procurer la gloire de Dieu. C'est pourquoi, afin que Satan ne demeurât pas le maître et ne renversât pas l'espoir que l'on avait de fonder une église au Canada, elle sollicita elle-même les aumônes des Grands, des Princes et de toute la Cour pour soustraire les Jésuites à la méchanceté des hérétiques.
Qu'arriva-t-il? Le navire déjà chargé était prêt à prendre la mer, quand cette dame envoya aux catholiques 4,000 livres avec d'autres secours. Alors, pour ne pas agir par surprise, ils vont dire adroitement [136] aux hérétiques qu'ils veulent avoir avec eux les Jésuites, que telle est la volonté de la Reine, et que, par conséquent, il faut qu'ils les laissent monter dans le vaisseau, ou bien que les marchands acceptent le prix de la cargaison et qu'ils se retirent. Ceux-ci déclarent qu'ils veulent le prix de leurs marchandises (Je crois qu'ils ne pensaient pas que les catholiques eussent assez d'argent, ou qu'ils espéraient trouver quelque autre moyen de déjouer leurs projets). On leur donne le prix demandé, et ce à quoi personne ne se serait attendu, nous sommes si pleinement substitués à leur place, que la moitié du bâtiment nous appartient, et que nous avons déjà ce qu'il faut pour commencer [8] cette fondation que le Seigneur daignera bénir dans sa générosité et dans sa bonté.
Ainsi donc, mon Très-Révérend et bon Père, Votre Paternité voit combien la malice du démon et de ses suppôts a tourné à notre avantage. Nous ne demandions d'abord qu'un petit coin dans ce vaisseau, et à prix d'argent; maintenant nous y sommes les maîtres. Nous allions dans une région déserte, sans grande espérance d'un secours de longue durée, et nous recevons déjà le commencement de la fondation. Nous étions forcés d'enrichir les hérétiques d'une partie de nos aumônes, et maintenant ils renoncent d'eux-mêmes à profiter d'une occasion qui les devait enrichir.
Mais je crois que le grand sujet de leur douleur, c'est précisément le triomphe du Seigneur Jésus; et fasse le ciel qu'il triomphe toujours! Ainsi soit-il!