Ils partirent tous les deux en 1608 pour Bordeaux, où ils devaient s'embarquer, mais il fallut attendre trois ans. Car le gentilhomme, dont nous avons déjà parlé, retarda son départ; puis ensuite il prétexta la nécessité de faire un voyage d'essai, afin, disait-il, de préparer une habitation convenable pour les Pères. Il fit en effet ce voyage accompagné d'un prêtre séculier, lequel, se laissant aller à un zèle peu réfléchi, baptisa une centaine de sauvages, sans les avoir suffisamment instruits et éprouvés. Plus tard, on s'aperçut que ces pauvres gens n'avaient pas même compris ce qu'ils avaient reçu.

Trois ans après, de retour de son voyage, le sieur de Potrincourt, pressé par la reine-mère, se chargea de conduire nos Pères au [3] Canada. Mais ce ne fut pas sans grandes difficultés et beaucoup de souffrances que nos Pères arrivèrent au Port-Royal, sur les côtes de l'Acadie.

L'année qui suivit leur arrivée, deux autres des Nôtres allèrent les rejoindre: ce furent le P. Quentin et le Frère coadjuteur Gilbert du Thet. Deux ans de séjour à Port-Royal démontrèrent à nos Pères l'impossibilité de fixer là le centre de leur mission, soit à cause de la difficulté d'y attirer un grand concours de sauvages, soit à cause des tracasseries de ceux qui commandaient. Ils transportèrent le siége de leur mission sur un autre point de la même côte, au 45e degré 30 minutes de latitude, et cela sur un décret du roi. Cette fondation prit le nom de Saint-Sauveur. Ils y étaient établis depuis peu de temps, lorsque les anglais, survenant à l'improviste, s'emparèrent du vaisseau français, saisirent les lettres-patentes du commandant, et, par une insigne fourberie, le traitèrent de pirate. Au moment de l'attaque, plusieurs français furent tués, et parmi eux le frère Gilbert du Thet, homme remarquable par son courage et sa piété.

Les anglais victorieux, après avoir pillé tout à leur aise, abandonnèrent dans une mauvaise barque une partie de français, et emmenèrent avec eux, en Virginie, les PP. Biard et Quentin. Nos deux prisonniers s'attendaient à être condamnés à mort, surtout lorsque, reconduits à Port-Royal, ils refusèrent de faire connaître la retraite des français qui se tenaient cachés dans les environs. Dirigés une seconde fois sur la Virginie, ils y auraient probablement trouvé la mort, si la divine Providence n'eût rendu inutiles tous les efforts des marins anglais pour y aborder. La violence de la tempête les rejeta sur les îles Açores appartenant aux portugais, et où, malgré eux, ils furent obligés de prendre terre.

Les anglais eux-mêmes furent forcés d'admirer la loyauté et la [4] charité de nos Pères qui, en se montrant aux portugais, pouvaient amener la saisie du navire et faire condamner les anglais, comme pirates, au dernier supplice. Avant d'entrer dans le port, ils avaient exigé de leurs prisonniers la promesse de ne pas les dénoncer et de se tenir cachés durant tout leur séjour aux Açores. Pendant la visite du vaisseau faite par les portugais, les Pères restèrent à fond de cale, où ils échappèrent à tous les regards. Cette générosité et cette fidélité à garder la parole donnée surprirent tellement les anglais, qu'ils changèrent immédiatement de procédés envers leurs captifs et les emmenèrent directement en Angleterre, où ils firent publiquement leur éloge.

L'ambassadeur de France, à la nouvelle de leur arrivée, se hâta de les réclamer et les fit reconduire honorablement dans leur patrie, au mois de mai 1614.

Ce premier voyage de nos missionnaires, si stérile en apparence, eut cependant d'heureux résultats. Outre l'expérience acquise et dont on profita, le zèle des catholiques français, ranimé par les paroles des Pères, créa de nouvelles ressources, et dès que la colonie française fut délivrée des anglais, les Jésuites reprirent la route du Canada, où ils fondèrent enfin une des plus belles missions de la Compagnie.

[1] FIRST MISSION OF THE JESUITS IN CANADA.[II.] [26]

Letter from Father Pierre Biard,[27] to the Very Reverend Father Claude Aquaviva,[28] General of the Society of Jesus, Rome.