Enfin, par la grace et faveur de Dieu, nous voicy arrivez à Port-Royal, lieu tant désiré, et après avoir paty et surmonté, pendant l'espace de sept mois, force contradictions et traverses, que nous susciterent à Dieppe quelques-uns de la pretendue religion, et sur mer, les fatigues, orages et tourmentes de l'hyver, des vents et des tempestes. Par la misericorde de Dieu et par les prieres de Vostre Reverence et de nos bons Peres et Freres, nous voicy au bout de nostre course, et au lieu tant souhaité. Voicy aussi la premiere commodité qui se presente pour escrire à Vostre Reverence, et lui faire sçavoir de nos nouvelles et de l'estat auquel nous nous retrouvons. Je suis marry que le peu de temps de nostre arrivée en ce pays ne me permette pas d'en discourir, et comme je désirerois [10] plus amplement, et de l'estat de cette pauvre nation; neantmoins je m'efforceray de vous descrire non-seulement ce qui s'est passé en nostre voyage, mais aussy tout ce qu'avons peu apprendre de ce peuple depuis que nous y sommes, selon que, je pense, tous nos bons seigneurs et amis avec Vostre Reverence (doivent) l'attendre et le desirer.
[140] Et, pour commencer par le préparatif de nostre voyage, Vostre Reverence aura sceu l'effort que firent deux marchants de Dieppe de la religion pretendue, qui avoient charge de fretter le navire, pour empescher que n'y fussions reçus. Il y avoit jà quelques années que ceux qui avoient commencé et continué le voyage de Canada, avoient desiré quelques uns de nostre Compagnie pour s'employer à la conversion de ce peuple là; et le feu Roy d'heureuse memoire Henry le Grand avoit assigné cinq cents escus pour le voyage des premiers qui y seroient envoyés, quand le R. P. Enmond Masse et moy, deputés pour ce voyage, après avoir salué la Reyne Regente, entendu de sa propre bouche le saint zele qu'elle avoit de la conversion de ces peuples barbares, reçu les susdicts cinq cents escus pour nostre viatique, aydés aussi de la pieuse libéralité de Mesdames les Marquises de Guercheville, Verneuil et de Sourdis, partis de Paris, arrivasmes à Dieppe au jour que nous avait assigné [11] Monsieur de Biancourt, fils de Monsieur de Potrincourt, pour nous y prendre, sçavoir le 27 d'Octobre 1610.
Les deux susdicts marchants, aussitost qu'ils ouïrent que deux Iesuites debvoient aller au Canada, s'adresserent à Monsieur de Biancourt[III.] et luy denoncerent que si lesdicts Iesuites entroient au navire, ils n'y vouloient rien avoir. On leur respondit que la venuë des Iesuites ne leur nuyroit en rien; que, Dieu mercy et la Reyne, ils avoient moyen de payer leur pension sans grever aucunement leur fret. Ils persistent [142] toute fois en leur negative; et quoyque Monsieur de Sicoine, gouverneur de la ville, fort zelé catholique, s'en entremeslast de bonne affection, si ne pût-il rien obtenir d'eux. A cette cause, Monsieur Robbin,[IV.] le fils, autrement de Coloigne, associé avec Monsieur de Biancourt pour le voyage, se delibera d'aller en Cour et déclarer à la Reyne cet accrochement; ce qu'il fit. La Reyne sur cela donna lettres addressantes à Monsieur de Sicoigne, à ce qu'il eust à declarer la volonté du Roy à present regnant, être telle, et avoir pareillement [12] esté telle celle du feu Roy d'eternelle memoire, que lesdicts Iesuites allent en Canada; et par ainsy entendissent les contrariants sur ce fait, qu'ils se trouveroient en opposition contre le bon plaisir de leur Prince. Les lettres estoient fort affectueuses; et plût à Monsieur de Sicoigne de mander à soy tout le consistoire, et leur en faire lecture. Si est-ce que pour tout cela, les marchants sus mentionnés ne voulurent en rien démordre; seulement fut accordé que, laissant à part la question des Iésuites, on chargeroit promptement le vaisseau, de peur que cet embarras et dispute n'apportast du retardement au secours qui promptement debvoit estre donné à Monsieur de Potrincourt.
Lors je pensois bien quasi toutes nos attentes estre mises au rouët, et ne sçavois quelle clef nous en pourroit assez desgager. Mais Monsieur de Coloigne ne desespera point; ains, se montrant de sa grâce toujours plus ardent à poursuivre pour nous, fit entendre en Cour, par un second voyage qu'il fit, y avoir bien moyen de debouter les susdits marchants, [144] sçavoir est, en leur payant leur marchandise, et ainsi les dédommageant. Madame de la Guercheville, dame de grande vertu, recognoissant cet expédient, et jugeant n'estre convenable à la piété de la cour que pour si peu un œuvre de Dieu fust arresté, et satan en eust ainsi le [13] dessus, se délibera de faire un queste pour mettre ensemble la somme de deniers requise, et le fist avec telle diligence et si heureusement, par la pieuse liberalité de plusieurs des Seigneurs et Dames de la cour, qu'elle assembla bientost quatre mil livres, et les envoya à Dieppe. Ainsy lesdits marchants furent exclus de tout le droict qu'ils eussent pû avoir sur le vaisseau, sans rien perdre, et nous y fusmes introduits.
Cet affaire et plusieurs autres qui survinrent dans l'aprest de nostre voyage, furent cause que ne pusmes partir de Dieppe avant le 26 janvier 1611. Monsieur de Biancourt, jeune seigneur fort accomply et expert en la maryne, estoit nostre conducteur, et chef du vaisseau. Nous estions 36 personnes dans un navire appelé la Grace de Dieu, d'environ soixante tonneaux. Nous n'eusmes que deux jours de bon vent; au troisiesme, nous nous vismes subitement, par un vent et marées contraires, emportés jusques à cent ou deux cents pas des esquillons l'isle d'Wytht, en Angleterre; et bien nous en print que nous y rencontrasmes bon ancrage; sans cela resoluement c'estoit faict de nous.
Eschappés de là, nous relaschasmes à Hyrmice et depuis à Niéport; en quoy nous consumasmes 18 jours. Le 16 de février, premier jour de caresme, [14] un bon norouest s'élevant, nous donna moyen de partir, et nous accompagna jusques hors de la Manche. [146] Ors ont accoustumé les mariniers, venant à Port-Royal, de ne point prendre la droite route des isles Ouessants jusqu'au Cap de Sable, ce qui abregeroit beaucoup le chemin; car en cette façon, de Dieppe à Port-Royal, n'y auroit qu'environ mil lieues; ains leur coustume est de descendre vers le Sud jusqu'aux Açores, et de là tirer au grand banc, pour du grand banc, selon que les vents se présentent, viser au Cap de Sable, ou bien à Campseaux, ou bien autre part. Ils m'ont dict que pour trois raisons ils descendent ainsi aux Açores: la première pour esviter la mer du nort, qui est fort haute, disent-ils; la seconde, pour s'ayder des vents du sud, qui volontiers reignent le plus; la troisiesme, pour assurer leur estime: autrement il est difficile qu'ils se recognoissent et dressent leur voyage sans erreur. Mais nulle de ces causes a eu effet quant à nous, qui neantmoins avons suivy cette coustume: non la premiere, parce que nous avons experimenté tant de tempestes et la mer si rude, que je ne pense pas y avoir beaucoup de gain, nort ou sud, sud ou nort; non la seconde, parce que souvent, quand nous voulions le Sud, le Nort souffloit, et à retours; non enfin la troisiesme, d'autant que nous ne pusmes point voir ces Açores, quoyque nous fussions [15] descendus jusqu'à 39 degrés et demy. Ainsi toute l'estime de nos conducteurs s'embrouilla, et nous n'estions pas encore aux Açores du grand banc, quand quelques-uns opinoient que nous l'eussions desjà passé.
Le grand banc aux molües n'est pas, comme j'estimois en France, quelque banc de sablon ou terre qui apparoisse hors de la mer, ains est une grande lisiere de terre soubs l'eau à 35, 40 et 45 brasses, large en quelques endroits de 25 lieuës. On l'appelle banc, parce que c'est là premierement où venant des [148] abismes de l'ocean, l'on trouve terre avec la sonde. Or, sur le bord de ce grand banc, les vagues sont d'ordinaire fort furieuses trois ou quatre lieues durant, et ces trois ou quatre lieues on appelle les Açores.
Nous estions environ ces Açores le mardy de Pasques, quand nous voicy en prouë notre ennemy conjuré, l'Ouest, avec telle furie et opiniastreté, que peu s'en fallut que nous ne perissions. De huict jours entiers, il ne nous donna relasche, adjoustant à sa malice le froid et souvent la pluie ou la neige.
Naviger en ce traject de la Nouvelle-France, si dangereux et si aspre, principalement en petits vaisseaux et mal munitionnez, est un sommaire de toutes les miseres de la vie. Nous n'avions repos ni [16] jour ni nuict. Si nous pensions prendre nostre refection, nostre plat subitement eschappoit contre la tête de quelqu'un; un autre tomboit sour nous, et nous contre quelque coffre, et tourneboulions avec d'autres pareillement renversez; nostre tasse se versoit sur nostre lict, et le bidon dans nostre seing, ou bien un coup de mer mandoit nostre plat.
Monsieur de Biancourt m'honoroit de tant, que je couchois dans sa chambre. Une belle nuict ainsy qu'estant au lict nous pensions prendre quelque repos, voicy qu'un gentil et hardy coup de mer qui faussa les fermetures de la fenestre, la rompt et nous vient couvrir bien hautement; autant en eusmes nous une autre fois de jour. En outre, le froid estoit si violent, et l'a esté plus de six semaines durant, qu'à peine nous sentions nous d'engourdissement et de gel. Le bon Père Masse a pati beaucoup. Il a demeuré quelques quarante jours malade sans manger que bien peu, et quasi sans bouger du lict; encore vouloit-il [150] jeusner avec tout cela. Après Pasque, il meliora tousjours, Dieu mercy de plus en plus. Pour moy, j'estois gaillard, quand mesme plusieurs des matelots se rendoient, et la Dieu grâce, je n'ay jamais tenu le lict pour mal que j'eusse.