Eschappés des tourmentes, nous entrasmes dans les glaces sur les Açores du banc, degrez du nort 46. Aucunes des glaces sembloient des isles, autres [17] des petits bourgs, autres des grandes églises ou dômes bien haults, ou superbes chasteaux: toutes flottoient. Pour les esviter, nous prismes au sud; mais ce fut tomber, comme l'on dict, de Charybdis en Sylla, car de ces haults rochers, nous tombasmes en un pavé de basse glace, la mer en estant toute couverte autant que la vue pouvoit porter. Nous ne savions en passer; et n'eust esté la hardiesse de M. de Biancourt, nos mariniers demeuroient sans expedient; mais il fit passer outre, non obstant le murmure de plusieurs, par où la glace estoit plus rare, et Dieu, par sa bonté, nous assista.

Le 5 de may, nous descendismes à Campceau, et eusmes le moyen d'y celebrer la sainte messe après tant de temps, et nous sustenter de ce pain qui nourit sans deffaut, et console sans fin. Depuis, nous costoyames terre jusqu'à Port-Royal, et y sommes arrivés à bons et heureux auspices le saint jour de Pencoste de bon matin, sçavoir est le 22 de may,[V.] jour auquel le soleil entre dans les Iumeaux. Nostre voyage avoit duré quatre mois.

Il n'est possible d'exprimer l'ayse que reçurent de nostre arrivée Monsieur de Potrincourt et les siens, lesquels, durant tout cet hyver, se trouvèrent [18] en [152] de très-grandes necessités, comme je vous vais declarer.

Monsieur de Potrincourt avoit accompagné son fils revenant en France sur la fin de juillet 1610, et y estoit venu jusques au port Saint Iean,[VI.] autrement dict Chachippé, distant du Port-Royal 70 lieuës est et sud. Revenant et ayant redoublé le Cap de Sable, se trouvant en la baye courante, accablé de fatigues, il fut contraint de ceder le gouvernail pour un peu dormir, donnant mandement à celuy qui succedoit de suivre toujours terre, jusqu'au plus profond de la Baye. Ce successeur, ne sçay pourquoy, ne suyvit pas le commandement, ains peu de temps après changea, et abandonna terre.

Le Sauvage Membertou, qui suyvoit dans sa chaloupe, fut estonné de cette route; néanmoins, n'en sçachant pas la cause, n'en imita pas l'exemple, et si n'en dit rien. Aussi arriva-t-il bientost à Port-Royal, là où M. de Potrincour erra par six semaines en danger de se perdre; car le bon seigneur, s'estant esveillé, fut bien esbahy de se veoir en pleine mer, à perte de terre, dans une chaloupe. Il avait beau regarder son cadran, car ne sçachant [19] quelle route son gentil gouverneur avoit tenué, il ne pouvoit deviner ni où il estoit, ni où il convenoit addresser. Un autre mal, sa chaloupe ne pouvoit aller à la boline,[VII.] ayant esté, ne scay comment, brisée par les flancs. Ainsi, voulust-il ou non, il estoit necessité à prendre toujours vent derriere.

Un tiers inconvenient et grief: ils n'avoient de [154] vivres. Néantmoins, c'est une homme qui ne se rend pas facilement, et bonheur l'accompagne. Donc, en cette perplexité de route, il se determina heureusement de prendre au nord, et Dieu lui envoya ce qu'il souhaitoit, un favorable Sud. Contre le mal de la faim, sa prudence luy servit; car il avoit chassé et gardé certain nombre de cormorans.[VIII.] Mais quel moyen de les rôtir en une chaloupe, pour les manger et garder? De bonne fortune, il se trouva avoir quelque planche, sur laquelle il dressa un foyer, et ainsi rotit son gibier, à l'ayde duquel il arriva à Pentegouët, anciennement la Norembegue, et de là aux Etechemins, puis à l'embouscheure du Port-Royal, où, par desastre, il pensa faire naufrage.

Il faisoit obscur quand il se trouva en cette entrée, et ses gens commencerent à lui, contredire, [20] niant assurément que ce fust l'embouscheure du Port-Royal. Luy ouït volontiers les opinions de ses gens, et malheur qu'encore les suyvit-il, et aynsi prenant en bas de la Baye Françoise, il s'en alla roder bien loing à la mercy des vents et des marées. Cependant ses gens estoient bien en peine au Port-Royal, et jà quasi tenoient-ils pour tout assuré qu'il fust peri; à cela aydoit le sauvage Membertou, qui affirmoit luy avoir veu prendre vers la mer à perte de vuë; d'où l'on inferoit, comme l'on croit autant facilement ce que l'on craint comme ce que l'on ayme, que puisque tels ou tels vents avoient régné, il estoit impossible qu'avec une chaloupe, il eust peu eschapper. Et jà traitoit-on du retour en France. Or bien esbahis, et ensemble bien joyeux furent-ils, quand ils virent leur Thésée, revenu de l'autre monde; ce fut [156] six semaines après son depart, au même temps que M. de Biancourt arrivoit en France, le retour duquel estoit attendu à Port-Royal pour tout Novembre de la même annèe 1610. Mais on fut bien estonné, quand non seulement on ne le vit pas à Noël, mais aussi on perdit espérance, à cause de l'hiver, de le revoir avant la fin d'apvril ensuivant.

Cette fut raison pour quoy on se retrancha de vivres; mais ce retranchement profitoit peu, d'autant que le Sieur de Potrincourt ne rabattoit rien [21] de ses libéralités vers les Sauvages, craingnant les aliener de la foy chrestienne. C'est un seigneur vrayment liberal et magnanime, mesprisant toute recompense des biens qu'il leur fait; de maniere que les Sauvages, quand par fois on leur demande pourquoy ils ne lui redonnent quelque chose pour tant de biens qu'il leur faict, ont de coustumes de respondre malitieusement: Endries ninan metaij Sagamo: c'est-à-dire, Monsieur ne se soucie point de nos peaux de castor. Néantmoins ils envoyoient par fois quelques pieces d'orignac, qui aydoyent à toujours gagner le temps. Or, bon moyen pour espargner, voicy que, l'hyver venu, leur moulin se glace, et n'y avoit moyen de faire farine. Bon pour eux, qu'ils trouverent provision de pois et febves; cette fut leur manne et ambroisie sept semaines durant.

Là estoit venu Apvril, mais non pas le navire, et lors le moulin eut beau se glacer, car aussi bien n'y avoit-il rien pour la tremye. Que fera-on? la faim est un meschant mal. On se met à pescher sur eau, et fouiller soubs terre: sur eau, on eut des esplans et du harang; soubs terre, on trouva de fort bonnes racines, qu'on appelle chiqueli, et abondent fort en de certains endroits.

[158] Ainsi contentoit-on aucunement cet importun crediteur; je dis aucunement parce que, le pain leur [22] manquant, toute autre chose leur estoit peu, et jà faisoit-on estat que, si le navire ne venoit pour tout le mois de may, que l'on se mettroit par la coste en recherche de quelques navires, pour repasser au doux pays de froment et vignoble. C'estoyent les gens de Monsieur de Potrincourt qui parloient ainsi; car pour luy, il avoit le courage, et si sçavoit bien les moyens de faire attendre jusques à la saint Iean. Il n'en fut pas de besoing, Dieu mercy, car comme dict est, nous arrivasmes le 22 de may. Or si, à cette venue, l'allegresse de Monsieur de Potrincourt et de ceux de l'habitation fut grande, ceux là le pourront conjecturer, qui sçavent ce que c'est de la faim, du desespoir, de la crainte, de patir, d'estre pere, et veoir ses entreprises et travaux à volleau.