Nous pleurasmes tous au rencontre, et nous estimions quasi songer; puis, quand nous fusmes un peu revenus et entrez en propos, cette question fut mise en avant, sçavoir: mon (de vrai) qui estoit le plus ayse des deux, ou M. de Potrincourt et les siens, ou M. de Biancourt et nous. De vray, nous avions bien tous le cœur bien eslargy, et Dieu, par sa misericorde, donna signe d'y prendre plaisir; car, après la messe et le disner, comme ce ne fusse qu'allée et venue du navire à l'habitation et de l'habitation au [23] navire, chacun voulant caresser, et estre caressé de ses amis, comme après l'hyver on se resjouït du beau temps, et après le siége de la liberté, il arriva que deux de l'habitation prindrent un canot des sauvages pour aller au navire. Ces canots sont tellement faits que, si on ne s'y tient pas bien juste et à plomb, aussitost [160] on vire; arriva donc que, voulant retourner dans le mesme canot du navire à l'habitation ne sçay comment ne charrierent pas droict, et eux dans l'eau.

Le bonheur porta que pour lors je me promenois avec M. de Potrincourt à la rive. Nous voyons l'accident, et, à nostre pouvoir faisions signe avec nos chapeaux à ceux du navire, de courir au secours; car de crier, rien n'eust proffité, tant le navire estoit esloigné, et le vent faisoit du bruit. Personne n'y prenoit garde du commencement; de maniere que nostre recours fut à l'oraison, et de nous mettre à genou, n'y voyant autre remede; et Dieu eut pitié de nous. L'un des deux se saisit du canot renversé, et se jette dessus; l'autre, à la parfin, fut secouru d'une chaloupe, et tous deux ainsi retirez et sauvez nous comblerent de liesse, voyant comme la bonté divine, par sa toute parternelle douceur, n'avoit point voulu permettre que le malin esprit nous enviast et funestast un si bon jour. A elle soit gloire à tout jamays. Ainsy soit-il.

[24] Or maintenant il est temps qu'arrivés par la grâce de Dieu en santé nous jettions les yeux sur le pays, et y considerions un peu l'estat de la chrestienté que nous y trouvons. Tout son fondement consiste après Dieu en cette petite habitation d'une famille d'environ vingt personnes. Messire Iessé Flesche, vulgairement dict le Patriarche, en a eu la charge, et, dans un an qu'il y a demeuré, a baptizé quelque cent ou tant des Sauvages. Le mal a esté qu'il ne les a pu instruire comme il eust bien désiré, faute de sçavoir la langue, et avoir de quoy les entretenir; car celui qui leur nourrit l'âme faut quand et quand qu'il se delibere de sustenter leur corps. [162] Ce bon personnage nous a fait beaucoup d'amitié, et a remercié Dieu de nostre venue; car il avoit jà de longtemps resolu de repasser en France à la premiere commodité; ce qu'il est bien ayse de faire maintenant, sans le regret d'abandonner une vigne qu'il auroit plantée.

On n'a pû jusques à maintenant traduire au langage du pays la croyance commune ou symbole, l'oraison de nostre Seigneur, les commandemens de Dieu, les Sacremens et autres chefs totalement necessaires à faire un chrestien.

Estant dernièrement au port Saint-Iean, je fus adverty qu'entre les autres Sauvages, il y en avoit cinq jà chrestiens. Ie prends de là occasion de leur [25] donner des images, et planter une croix devant leur cabane, chantant un Salve Regina. Ie leur fis faire le signe de la croix; mais je me trouvois bien esbahy, car autant quasi y entendoient les non-baptizés, que les chrestiens. Ie demandois à un chacun son nom de baptesme; quelques-uns ne le sçavoient pas, et ceux-là s'appeloient Patriarches; et la cause est parce que c'est le Patriarche qui leur impose le nom; car ils concluënt ainsy, il faut qu'ils s'appellent Patriarches, quand ils ont oublié leur vray nom.

Il y eut aussi pour rire, car lorsque je leur demandois s'ils estoient chrestiens, ils ne m'entendoient pas; quand je leur demandois s'ils estoient baptizés, ils me respondoient: Hetaion enderquir Vortmandia Patriarché; c'est à-dire: "Oui, le Patriarche nous a fait semblables aux Normans." Or, appellent-ils Normans tous les Françoys hormis les Malouins, qu'ils appellent Samaricois, et les Basques qu'ils disent Bascua.

Le sagamo, c'est-à-dire le seigneur du port Saint-Iean, [164] est un appelé Cacagous, fin et matois s'il n'y en a point en la coste; c'est tout ce qu'il a rapporté de France (car il a esté en France), et me disoit qu'il avoit esté baptizé à Bajonne, me racontant cela comme qui raconteroit d'avoir esté par amitié conduit à un bal. Sur quoy, voyant le mal, et [26] voulant esprouver si je luy esmouverois point la conscience, je luy demandois combien il avoit de femmes. Il me respondit qu'il en avoit huict; et de fait, il m'en compta sept, qu'il avoit là presentes, me les désignant avec autant de gloire, tant s'en faut qu'avec honte, comme si je luy eusse demandé combien il avoit de fils legitimes.

Un autre, qui cherchoit plusieurs femmes, comme je luy dissuadasse, luy alleguant qu'il estoit chrestien, me paya de cette response: Reroure quiro Nortmandia: c'est à-dire Cela est bon pour vous autres, Normans. Aussi ne voit-on gueres de changement en eux après le baptesme. La mesme sauvagine et les mesmes mœurs demeurent, ou peu s'en faut, mesmes coustumes, ceremonies, us, façons et vices, au moins à ce qu'on en peut sçavoir, sans point observer aucune distinction de temps, jours, offices, exercices, prieres, debvoirs, vertus ou remedes spirituels.

Membertou, comme celuy qui hante le plus M. de Potrincourt dés long temps, est aussi le plus zelé, et montre le plus de foy; mais encore il se plaint de ne nous pas assez entendre, et desireroit d'estre prescheur, dit-il, s'il estoit bien instruict. Ce fut luy qui me fit l'autre jour une plaisante repartie; car, comme je luy enseignois son Pater, selon la traduction que m'en a fait M. de Biancourt, sur ce [27] que je lui faisois dire: Nui en caraco nac iquem esmoi ciscou; c'est-à-dire, donne-nous aujourd'huy nostre pain quotidien. [166] "Mais, dit-il, si je ne luy demandois que du pain, je demeurerois sans orignac ou poisson."

Le bon vieillard nous contoit avec grande affection comme Dieu l'assiste depuis qu'il est chrestien, et nous disoit que ce printemps, luy arriva de patir grande faim luy et les siens; que sur ce il luy souvint qu'il estoit chrestien, et par ce il pria Dieu. Après sa prière, allant veoir à la riviere, il trouva des esplans à suffisance. Et puisque je suis sur ce vieux sagamo, premices de cette gentilité, je vous diray encore ce qui luy est arrivé cet hyver.