Voylà les marques de l'esprit de cette nation, qui est fort peu peuplée, principalement les Soriquois et Etechemins qui avoysinent la mer, combien, que [34] Membertou assure qu'en sa jeunesse il a veu chimonuts, c'est-à-dire des Sauvages aussi dru semés que les cheveux de la teste. On tient qu'ils sont ainsi diminués depuis que les François ont commencé à y hanter: car, depuis ce temps-là, ils ne font tout l'esté que manger; d'où vient que, prenant une tout autre habitude, et amassant de humeurs, l'automne et l'hyver ils payent leurs intemperies par pleurésies, esquinances, flux de sang, qui les font mourir. Seulement cette année, soixante en sont morts au Cap de la Hève, qui est la plus grande partie de ce qu'ils y estoient; et neantmoins personne du petit peuple de M. de Potrincourt n'a esté seulement malade, nonobstant toute l'indigence qu'ils ont paty; ce qui a faict apprehender les Sauvages que Dieu nous deffend et protége comme son peuple particulier et bien-aymé.

Ce que je dis de cette rareté d'habitants de cette [178] contrée, se doict entendre de ceux qui paroissent en la coste de la mer; car, dans les terres, principalement des Etechemins, il y a force peuple, à ce qu'on dit. Toutes ces choses conjoinctes avec la difficulté du langage, le temps qu'il y faudra consommer, les despends qu'il y faudra faire, les grandes incommoditez et labeurs et disettes qu'il faudra endurer, declarent assez la grandeur de cette entreprise, et les difficultés qui la pourront traverser. Toutes [35] fois plusieurs choses m'encouragent à la poursuite d'icelle.

Premierement l'esperance que j'ay en la bonté et providence de Dieu. Esaïe nous assure que le royaume de nostre Redempteur doict estre recognu par toute la terre, et qu'il ne doict avoir ni antres de dragons, ni cavernes de basilisques, ni rochers inaccessibles, ni abysmes tant profonds que son humanité n'adoucisse, son salut ne guerisse, son abondance ne fertilise, son humilité ne surhausse, et enfin que sa croix ne triomphe victorieusement. Et pour quoy n'esperay-je que le temps est venu auquel cette prophetie doict estre accomplie en ces quartiers? Que si cela est, qu'y a-t-il de tant difficile que nostre Dieu ne puisse faciliter?

En second lieu, je mets la consideration du Roy nostre Sire. C'est un Roy qui nous promet rien de moindre que le feu Roy son pere l'incomparable Henri le Grand. Cet œuvre a commencé avec son reigne, et peut on dire que depuis cent années la France s'est approprié ce pays, ou en a si veritablement pris possession, ny tant faict, que depuis son reigne, que Dieu remplisse de toutes benedictions. Il ne voudra permettre que son nom et ses armes paroissent en ces regions avec le paganisme, son authorité [180] avec la barbarie, sa renommée avec la sauvagine, son pouvoir avec l'indigence, [36] sa foy avec manquement, ses subjects sans ayde ni secours. Sa mère aussy, une autre Reyne Blanche, visant à la gloire de Dieu, contemplera ces deserts et nouveliers siens, où, au commencement de sa Regence, le coutre de l'Evangile a par son moyen ouvert quelque esperance de moisson, et se souviendra de ce que le feu Roy, grand de sagesse aussi bien que de valeur, prononça au Sieur de Potrincourt venant en ce pays: "Allez, dit-il, je trace l'édifice; mon fils le bastira." Ce que nous supplions vostre Reverence de luy representer, et ensemble le bon œuvre que leurs Majestés peuvent faire en ces quartiers, si c'estoit leur bon playsir de fonder et donner quelque honneste revenu à cette residence, de laquelle se pourroit s'epandre par toute cette contrée ceux qui y seroyent eslevés et entretenus.

Voylà le second fondement de nostre esperance, auquel j'adjousteray la pieté et largesse que nous avons experimenté sur nostre depart ès-seigneurs et dames de cette tres-noble et tres-chrestienne cour, me promettant qu'ils ne voudront manquer de favoriser de leurs moyens cette entreprise, pour ne perdre ce que desjà ils y ont employé, ce qui leur sert d'ares de gloire et de felicité immortelle devant Dieu.

M. de Potrincourt, Seigneur doux et équitable, [37] vaillant, amé et experimenté en ces quartiers, et M. de Biancourt son fils, imitateur des vertus et belles qualitez de son pere, tous deux zelés au service de Dieu, qui nous honorent et cherissent plus que nous ne meritons, nous donnent aussi grand courage de nous employer en ceste ouvrage de tout nostre pouvoir.

[182] Finalement, l'assiete et condition de ce lieu, qui promet beaucoup pour l'usage de la vie humaine, s'il est cultivé, et sa beauté, qui me fait esmerveiller de ce qu'il a esté si peu recherché jusques à maintenant, où est ce port où nous sommes, fort propre pour d'icy nous estendre aux Armouchiquois, Iroquois et Montagnes, nos voisins, qui sont grands peuples, et labourent les terres comme nous; ce lieu, dis-je, nous fait esperer quelque chose à l'advenir. Que si nos Souriquois sont peu, ils se peuvent peupler; s'ils sont sauvages, c'est pour les domestiquer et civiliser qu'on vient icy; s'ils sont rudes; nous ne devons point estre pour cela paresseux; s'ils ont jusqu'ici peu profité, ce n'est merveille, ce seroit rigueur d'exiger si tost fruict d'un gref, et demander sens et barbe d'un enfant.

Pour conclusion, nous esperons avec le temps les rendre susceptible de la doctrine de la foy et religion chrestienne et catholique, et après, passer [38] plus avant aux regions de deçà plus habitées et cultivées, comme dict est; esperance que nous appuyons sur la bonté et misericorde de Dieu, sur le zele et fervente charité de tous les gens de bien qui affectueusement desirent le royaume de Dieu, particulierement sur les sainctes prieres de Vostre Reverence et de nos RR. PP. et très-chers FF. auxquels très-affectueusement nous nous recommandons.

Du Port-Royal en la Nouvelle-France, ce dixiesme juin mil six cents onze.

Pierre BIARD.