Let us speak of the Fathers whom this mission needs.
Il en faudroit deux aux Hurons; s'ils font la paix avec les Iroquois, comme elle se traite à ce qu'on dit, il en faudroit bien davantage; car il faudroit entrer dans tous les peuples stables. Si ces nations viennent à recevoir la foy, elle crieront à la faim, et on ne leur pourra donner à manger, faute des personnes qui sçachent les langues. De plus les Frères qui seroient parmi les Hiroquois, travailleroient à entretenir la paix entre eux et les Hurons; néanmoins sur l'incertitude de cette paix, nous ne demandons que deux Pères pour les Hurons. Il faut un supérieur aux Trois-Rivières, et deux Pères pour demeurer à Kebec, proche de nos françois: voilà cinq prestres et deux Frères; voyons la nécessité qu'il y a d'avoir tant de monde.
Two are needed among the Hurons: if they make peace with the Iroquois, for I am told that it is being negotiated, a number more will be needed, as we must enter all the stationary tribes. If these people receive the faith, they will cry with hunger, and there will be no one to feed them, for lack of persons who know the languages. Moreover, the Brothers who should be among the Hiroquois would exert themselves to preserve the peace between them and the Hurons; nevertheless, on account of the uncertainty of this peace, we ask for only two Fathers to go to the Hurons. There must be a superior at Three Rivers, and two Fathers must remain at Kébec, near our french people; so this makes five priests and two Brothers. Let us see what need there is of having so many men.
[58] Pour les deux Pères qu'on envoira aux Hurons, [137] ils pourroient estre envoiés de là à la nation Neutre, ou parmy les Hiroquois, ou en quelque autre nation, ou bien estre retenus dans les Hurons mesmes, qui sont au nombre de trente mille âmes, en fort peu de païs. Pour Kébec, je demande deux Pères; si le P. Lallemant est supérieur, il demeurera avec les PP. Masse et de Nouë, et avec nos gens pour faire réussir la maison; les deux Pères seront au fort, où on parle de leur bastir une maisonnette ou une chambre; ils prescheront, entendront les confessions, administreront les sacrements, diront la sainte messe à nos françois: bref ils feront l'office de pasteur, et apprendront la langue des sauvages, les allans voir quand ils cabaneront proche d'eux. Ils auront un garçon, qui leur apportera toutes les semaines leurs vivres de nostre maison esloignée du fort d'une bonne demie lieue.
As for the two Fathers who will be sent to the Hurons, [137] they could be sent from there to the Neutral tribe, or among the Hiroquois, or to some other tribe; or even be kept among the Hurons, who number thirty thousand souls in a very small extent of country. For Kébec, I ask two Fathers; if Father Lallemant is superior, he will remain with Fathers Masse and de Nouë, and with our people, to ensure the success of the house; the two Fathers will be at the fort, where they talk of building them a little house or a room; they will preach, will hear confessions, will administer the sacraments, and will say holy mass for our french people; in short, they will perform the office of pastors, and will learn the language of the savages, going to visit them when they encamp around the place. They will have a boy, who will every week bring them their food from our house, distant from the fort a good half league.
Je demande un supérieur aux Trois-Rivières, pour ce que ce n'est pas trop de tenir là trois Pères, afin qu'il y en ait toujours deux libres pour les sauvages. Que si V. R. n'en veut envoyer que deux, le P. Buteux à qui j'aprendray cette année ce que je pourray de la langue, demeurera avec lui à Kébec ou aux Trois-Rivières, et moy avec l'autre; mais à mon advis ce n'est pas trop de trois pour les Trois-Rivières: l'un sera pour nos françois, les deux autres pour les sauvages, voir mesme il se pourra [138] faire qu'on en envoira l'un d'eux aux Hurons avec les deux qu'il y faut faire passer. Je me doute bien que le Pere Brebeuf en pourra demander plus de deux; si bien que si V. R. nous peut donner cinq Peres et deux Frères, ce ne sera pas trop. Je me souviens de ce [60] que je lui ay autrefois entendu à dire, «ad pauca attendens facile enunciat; j'ay bien le monde qu'il fault, mais je ne dy pas où on trouvera de quoy le nourrir.» A cela je n'ay point de répartie. Je me restreins le plus qu'il m'est possible; car pour le bien de cette mission, il faudroit bien plus de monde que nous n'en demandons.
I ask a superior for Three Rivers, for it is not too much to keep three Fathers there, so that there may be always two free for the savages. But if Your Reverence wishes to send only two, Father Buteux, to whom I shall this year teach what I know of the language, will remain with the one at Kébec, or at Three Rivers, and I with the other; but it seems to me three are not too many for Three Rivers; one will be for our french people, the two others for the savages; indeed, it may [138] happen that one of them will be sent to the Hurons, with the two who must go up there. I am inclined to think that Father Brebeuf may ask more than two; so that, if Your Reverence can send us five Fathers and two Brothers, it will not be too many. I often call to mind what I once heard him say, "ad pauca attendens facile enunciat; I have indeed as many people as I need, but I do not say where the food will be found to nourish them." To that I have no answer. I am restricting myself as much as I can; because, for the good of this mission, it would be well to have more people than we are asking.
J'ay icy deux humbles supplications à faire à V. R. Je les fay au nom de Jésus Christ de toute l'estendue de mon cœur: mon R. P., je conjure V. R. de me décharger. Je dy quelquefois aux petites croix qui me viennent: «Et encor celle là, et tant que vous voudrés, ô mon Dieu.» Mais à celles que le P. Lallemant m'a apporté dans les lettres de V. R. qui me continuoient en charge je l'ay dy plus de trois fois, mais avec une rétraction de cœur qui ne pouvoit boire ce calice. En vérité, mon R. Père, je n'ay pas les talens, ny les qualités, ny la douceur requise pour estre supérieur; de plus, je le dy et il est vray, c'est un grand détourbier pour l'estude de la langue; je dy un très grand détourbier, diray-je mesme que cecy, cette année, nuit au salut peut-être [139] de quelques sauvages. J'apprend que les Sauvages qui sont aux Trois-Rivières sont tous malades et meurent en grand nombre. Le P. Brebeuf mesme qui a passé par là, m'escrit qu'il seroit à propos que j'y allasse: je suis dans les écritures, je n'ay rien ou peu de choses prestes, les vaisseaux seront bien tost prests, à faire voile; je seray surpris de mes lettres et informations, que j'envoie à V. R. touchant nos besoins; je me dépêche tant que je peux. Si je n'estois point Superieur, je serois délivré de tout cela; il y a longtemps que je serois là hault. Je me dispose [62] pour y aller tout à fait jusques au printemps ou jusques à la venue des vaisseaux. Je n'ay pas l'esprit capable de tant de choses: le soin de nos gens, tant de sortes de petits travaux qu'il y a, bref tout s'addresse au Supérieur, et cela le divertit infiniment, notamment à Kebec, où nous sommes bon nombre de personnes. Adjoutés les sermons, confessions, visites: je veux croire que tout cela empescheroit peu le P. Lallemant de l'estude de la langue; pour moy, je le dy devant Dieu, cela m'en détourne grandement. Depuis le mois d'avril, auquel je retournay d'avec les sauvages, je n'ay pas regardé un seul mot de leur langue. Le P. Lallemant, qui n'est pas si assidu à l'estude, a voulu, au commencement de sa venue, prendre un petit garde au travail de nos hommes. Enfin il s'en [140] est défait, me confessant ingénuement, ce qu'il n'avoit pas voulu croire, qu'il estoit impossible d'estudier avec ce soin. On donne un temps tout libre à ceux qui estudient dans nos classes; ils ont de braves maistres; ils ont de bons livres; ils sont logés commodément: et moy qui suis sans livres, sans maistres, mal logé, pourray-je bien estudier avec un soin qui m'occupe quasi tout entier bien souvent? V. R. considerera cecy devant Dieu, s'il luy plaist; je ne veux que sa plus grande gloire. Il est vray que je me bas contre mon ombre; le temps parle pour moy: il y a plus de trois ans (ou il y aura à la venue des vaisseaux) que je suis en charge; le Père Lallemant estant ce qu'il est, et demeurant à Kebec, contentera infiniement. Je remercie desjà par avance V. R. de ce qu'elle m'accordera cette requeste. Voicy la seconde.
Just here I have two humble requests to make of Your Reverence. I make them in the name of Jesus Christ from the very depths of my heart. My Reverend Father, I beg Your Reverence to discharge me. I sometimes say to the little crosses which come to me, "And this also and as many as you wish, O my God." But to those which Father Lallemant has brought me in Your Reverence's letters, which continue me in my charge, I have said this more than three times, but with a shrinking of the heart which could not drink this cup. In truth, my Reverend Father, I have not the talents, nor the qualities, nor the mildness, necessary to be superior: besides, I say it, and it is true, it is a great disturbance in the study of the language; I say a very great disturbance,—I will even say that this, during the present year, is preventing the salvation, perhaps, [139] of some savages. I learn that the Savages who are at Three Rivers are all sick, and are dying in great numbers. Also Father Brebeuf, who passed through there, writes me that it would be fitting that I should go there; I am busy with the letters, I have nothing or very little ready; the ships will soon be ready to sail away; I shall not have my letters and reports prepared to send Your Reverence in regard to our needs, but I am hurrying as much as possible. If I were not Superior, I would be free from all this and would have been up there a long time ago. I am preparing to go there and remain until spring, or until the coming of the ships. I have not a mind capable of so many things: the care of our people, little difficulties of so many kinds, in short, all are brought to the Superior; and that distracts him greatly, especially at Kebec, where we are quite numerous. Add to this the sermons, confessions, and visits. I am willing to think that all these things would not greatly interfere with Father Lallemant's study of the language; as for me, I say it before God, it distracts me greatly therefrom. Since the month of April, when I returned from my stay with the savages, I have not looked at a word of their language. Father Lallemant, who is not so studious, wished, when he first came, to pay a little attention to the work of our men. Finally he got [140] rid of this duty, confessing to me frankly, what he had been unwilling to believe, that it was impossible to study with this care. Time altogether free is given to those who study in our classes, they have good teachers, they have good books, they are comfortably lodged; and I, who am without books, without masters, badly lodged, shall I be able to study, engrossed with cares which very often occupy me almost entirely? Your Reverence will consider this before God, if you please; I wish only his greater glory. It is true that I start at my own shadow; but time speaks for me,—it is more than three years (or will be at the coming of the ships) since I have been in charge; Father Lallemant, being what he is, and dwelling at Kebec, will give great satisfaction. I thank Your Reverence in advance for granting me this request. Here is the second.
Le P. Benier m'escrit qu'il ne se sçauroit consoler [64] de ce qu'il ne vient point en Canada, sinon dans la veue de ses péchés qui l'en empêchent; il me prie d'escrire à Rome pour luy. Je dy tout mon cœur à V. R. il espère que de là on luy ouvrira la porte, les Provinciaux luy fermans en France. J'en ay escry, comme il m'en supplie; mais ce n'est pas de là que j'attend ma plus grande consolation, mon R. P. Permettés moy, que je le demande pour Dieu, au nom de Dieu et en Dieu, pour le salut de plusieurs [141] âmes; je renonce entièrement à tout ce qu'il y auroit de déréglé dans mon affection; non, mon R. P., ce n'est point l'affection de la créature qui parle. Si. V. R., à qui Dieu se communique plus abondamment qu'à un pauvre pécheur, juge dans un dénuement de tout en la présence de Jesus Christ, qu'il soit plus nécessaire en France et auprès d'une femme,[XXIII.] qu'au milieu de ces peuples barbares, je ne le demande plus: majorem Dei gloriam specto. S'il rend tant soit peu plus de services à Notre Seigneur où il est, qu'il ne feroit en la Nouvelle France, qu'il y demeure, au nom de Dieu; c'est là où je le souhaitte. Mais si V. R. juge que Dieu le veuille icy, je le demande de tout mon cœur. La crainte que j'ay qu'il n'arrive quelque changement, me fait conjurer V. R. de nous donner selon le cœur qu'elle a pour nous. Si je sçavois que celui qui luy pourra succeder dût hériter de son amour, je ne serois pas si importun; car il est vray que je suis honteux de tant presser.