La longueur du temps ne fut occasionée que parce qu'il n'avoit pas d'abord compris la question.
Après avoir satisfait à toutes les questions, il raconta l'origine et les progrès de son talent en arithmétique.--Il compta a'abord jusqu'a 10, puis 100; et s'imaginoit alors, disoit-il, être un habile homme. Ensuite il s'amusa à compter tous les grains d'un boisseau de ble, et successivement il sut compter le nombre de rails ou morceaux de bois necessaires pour enclore un champ d'une telle étendue, ou de grains nécessaires pour le semer.--Sa maîtresse avoit tiré beaucoup d'advantages de son talen; il ne parloit d'elle qu'avec la plus grande reconnoissance, parce qu'elle ne l'avoit jamais voulu vendre, malgre les offres considerables qu'on lui avoit faites pour l'acheter.--Sa tête commençoit à foiblir.--Un des Americains lui ayant dit que c'étoit dommage qu'il n'eut pas recu de l'éducation: Non, maître, dit-il; il vaut mieux que je n'aie rien appris, car bien des savans ne sont que des sots.
Ces exemples prouveront, sans doute, que la capacité des nègres peut s'étendre a tout; ils n'ont besoin que d'instruction et de liberté.--La différence qui se remarque entre ceux qui sont libres et instruits et les autres, se montre encore dans leurs travaux.--Les terres qu'habitent et les blancs et les noirs, soumis à ce rêgime, sont infiniment mieux cultivées, produisent plus abondamment, offrent par-tout l'image de l'aisance et du bonheur; et tel est, par exemple, l'aspect du Connecticut et de la Pensylvanie.--Passez dans le Maryland ou la Virginie, encore une fois, vous croyez être dans un autre monde. Ce ne sont plus des plaines bien cultivées, des maisons de campagne, propres et meme élégantes, des vastes granges bien distribuées; ce ne sont plus des troupeaux nombreux de bestiaux gras et vigoureux: non, tout dans le Maryland et la Virginia, porte l'empreinte de l'esclavage; sol brulé, culture mal entendue, maisons délabrées, bestiaux petits et peu nombreux, cadavres noirs ambulans; en un mot, vous y voyez une misère réelle a côté de l'apparence du luxe.
On commence à s'appercevoir, même dans les états méridionaux, que nourrir mal un exclave est une chétive économie, et que le fonds placé dans l'esclavage ne rend pas son interêt. C'est peut-être plus à cette considération, plus encore à l'impossibilité pécuniaire de recruter; c'est plus, dis-je, à ces considérations qu'à l'humanité, qu'on doit l'introduction du travail libre dans une partie de la Virginie, dans celle qui avoisine la belle rivière de la Shenadore. Aussi croiroit-on, en la voyant, voir encore la Pensylvanie.
Osons l'espérer, tel sera un jour le sort de la Virginie, quand elle ne sera plus souillée par l'esclavage; et ce terme n'est peut-être pas eloigné. Il n'y a des esclaves que parce qu'on les croit nécessaires á la culture du tabac, et cette culture décline tous les jours et doit décliner. Le tabac, qui se ciiltive près de l'Ohio et du Mississippi, est infiniment plus abondant, de meilleure qualité, exige moins de travaux. Quand ce tabac se sera ouvert le chemin de l'Europe, les Virginiens seront obligés de cesser sa culture, et de demander à la terre du blé, des pommes de terre, de faire des prairies et d'élever des bestiaux. Les Virginiens judicieux prévoient cette revolution, l'anticipent, et se livrent à la culture du blé.--A leur tête, on doit mettre cet homme étonnant, qui, général adoré, eut le courage d'être republican sincère; qui, couvert de gloire, seul, ne s'en souvient plus; héros dont la destinée unique sera d'avoir sauvé deux fois sa patrie, de lui ouvrir le chemin de la prospérité, apres avoir ouvert celui de la liberté. Maintenant entièrement occupé[6] du soin d'améliorer ses terres, d'en varier le produit, d'ouvrir des routes, des communications, il donne à ses compatriotes un exemple utile, et qui sans doute sera suivi. Il a cependant, dois-je, le dire? une foule nombreuse d'esclaves noirs.--Mais ils sont traites avec la plus grande humanité. Bien nourris, bien vêtus, n'ayant qu'un travail modéré à faire, ils bénissent sans cesse le maître que le Ciel leur a donné.--Il est digne sans doute d'une âme aussi élevée, aussi pure, aussi désinteressé, de commencer la révolution en Virginie, d'y preparer l'affranchissement des nègres.--Ce grand homme, lorsque j'eus le bonheur de l'entretenir, m'avoua qu'il admiroit tout ce qui se faissoit dans les autres états, qu'il en desiroit l'extension dans son propre pays; mais il ne me cacha pas que de nombreux obstacles s'y opposoient encore, qu'il seroit dangereux de heurter de front un préjugé qui commencoit à diminuer.--Du temps, de la patience, des lumières, et on le convaincra, me dit-il. Presque tous les Virginiens, ajoutoit-il, ne croyent pas que la liberté des noirs puisse sitôt devenir générale. Voilà pourquoi ils ne veulent point former de société qui puisse donner des idées dangereuses à leurs esclaves. Un autre obstacle s'y oppose. Les grandes propriétés éloignent les hommes, rendent difficiles les assemblées, et vous ne trouverez ici que de grands propriétaires.
Les Virginiens se trompent, lui disois-je; il est evident que tôt ou tard les nègres obtiendront par-tout leur liberté, que cette révolution s'étendra en Virginie. Il est done de l'intérêt de vos compatriotes de s'y préparer, de tacher de concilier la restitution des droits des nègres avec leur propriété. Les Moyens à prendre, pour cet effet, ne peuvent être l'ouvrage que d'une société, et il est digne du sauveur de l'Amerique d'en être le chef, et de rendre la liberté à 300,000 hommes malheureux dans son pays. Ce grand homme me dit qu'il en desiroit la formation, qu'il la seconderoit; mail il ne croyoit pas le moment favorable.--Sans doute des vues plus élévees absorboient alors son attention et remplissoient son âme; le destin de l'amerique étoit prêt à étre remis une seconde fois dans ses mains.
C'est un malheur, n'en doutons pas, semblable société n'existe pas dans le Maryland et dans la Virginie; car c'est au zèle constant de celles de Philadelphie et de New-Yorck qu'on doit tous les progrès de cette révolution en Amerique, et la naissance de la société de Londres.
Que ne puis-je ici vous peindre l'impression dont j'ai été frappé en assistant aux séances de ces trois sociétés!--Quelle gravité dans la contenance des membres! quelle simplicité dans leurs discours! quelle candeur dans leurs discussions! quelle bienfaisance! quelle énergie dans leur résolution! Chacun s'empressoit d'y prendre part, non pour briller, mais pour être utile.--Avec quelle joie ils apprirent qu'il s'élevoit une société semblable à la leur dans Paris, dans cette capitale immense, si célèbre en Amerique par l'opulence, le faste, l'influence sur un vaste royaume, et sur presque tous les états de l'Europe! Avec quel empressement ils publièrent cette nouvelle dans toutes leurs gazettes, et répandirent partout la traduction du premier discours lu dans cette société! Avec quelle joie ils virent dans la liste des membres de cette société, un nom cher à leurs coeurs, et qu'ils ne prononcent qu'aves attendrissement, et les noms d'autres personness connues par leur énergie et leur patriotisme! Ils ne doutoient point que si cette société s'étendoit, bravoit les obstacles, s'unissoit avec celle de Londres, les lumières repandues par elles sur le trafic des nègres et sur son infamie inutile, n'éclairassent les gouvernmens, et n'en determinassent la suppression.
Ce fut, sans doute, à cet élan de joie et d'espoir, et aux recommendations flatteuses que j'avois emportées d'Europe, plus qu'à mes foibles travaux, que je dus l'honneur qu'ils me firent de m'associer à leur rang.
Ces sociétés ne se bornèrent pas à ces démonstrations; elles nommèrent dés comités pour m'assister dans mes travaux; leurs archives me furent ouvertes.