Les avantages de la formation des corps Espagnols sont à la portée de tout le monde: leur présence a influé plus qu’on ne pense sur l’heureuse issue de la bataille d’Ocaña et de l’expédition d’Andalousie. En y admettant un grand nombre d’officiers, on est parvenu à éloigner de l’insurrection des hommes inquiets qui seraient devenus chefs de brigands, et tout en avouant que la désertion a eu lieu parmi les soldats, et qu’il en est resulté quelques maux, on peut hardiment affirmer que la somme des biens est infiniment plus grande, et qu’il n’y a pas de moyens qu’on ne doive employer pour faire revenir de son égarement une nation de douze millions d’âmes qu’il n’est pas facile d’assujettir par la force des bayonnettes, et dont on veut d’ailleurs faire une amie et une alliée.
On a parlé du mauvais emploi des ressources de l’Espagne, et du dénuement dans lequel ont été laissées les troupes françaises. Les soldats ont eu en Espagne des vivres en abondance: les hôpitaux français ont été les mieux pourvus, il a fallu pour cela exiger des contributions extraordinaires et des emprunts forcés, et vaincre le grand obstacle de l’interceptation des communications de province à province, et souvent de ville à ville. L’Espagne se trouve divisé en gouvernemens militaires de sorte que S. M. est à peine maître de la capitale et de sa banlieue: n’est ce donc point par une espèce de miracle qu’elle y fait subsister des troupes, et qu’elle y soutient des hôpitaux. Les gouverneurs français imposent, il est vrai, des contributions extraordinaires sur leurs provinces, mais ils les vexent et les ruinent, et certes ce n’est pas là le moyen de les maintenir dans l’obéissance, ni un exemple bien attrayant pour les provinces soulevées: cette ressource est d’ailleurs précaire et insuffisante comme le prouvera bientôt l’expérience. S. M. se flatte de ce que les intentions de l’empereur en faveur de la nation seraient mieux remplies et ses troupes mieux dirigées, si toutes celles qui sont en Espagne étaient sous ses ordres, et si les propositions qu’il a faites à son auguste frère étaient acceptées. Le duc de Cadore a évalue à plusieurs millions les confiscations de marchandises anglaises, et l’enlévement de l’argenterie des églises et des couvents qu’on aurait dû faire en Andalousie. Les confiscations eurent lieu par ordre des généraux français à leur entrée dans chaque ville, et si leur valeur fut exagerée, dans le principe, pour donner plus d’éclat aux entreprises militaires, on reconnut dès qu’on en vint à l’examen l’erreur dans laquelle on était tombé; et dans le fait comment ne pas apperçevoir qu’après la bataille d’Ocaña l’invasion d’Andalousie devant être prévue, chacun avait grand soin de faire refluer les marchandises confiscables sur les points les plus capables de resistance, afin de les mettre hors de la portée du vainqueur. L’argenterie d’église a beaucoup d’apparence et fort peu de valeur. On a pris dans les couvents, où il en restait très peu, ainsi que dans les églises toute celle qui n’a pas été jugée nécessaire pour la decence du culte, et comme le roi ne voulait ni ravager ni détruire, mais bien pacifier et conserver, il a dû régler sa conduite sur ce principe.
Monsieur le duc de Cadore parle de dépenses, c’est vraiment une fatalité qu’il soit si mal informé de faits généralement connus. Le trésor public est ouvert à quiconque voudra s’assurer de la vérité. On y verra que S. M. a reçu à peine chaque mois le cinquième de l’assignation de la liste civile: qu’il a dû se reduire à la plus stricte économie, et que non seulement il s’est vu faute de pouvoir donner aux acteurs une légère avance, dans l’obligation de supprimer le théâtre Italien qui était son unique délassement, mais encore de vendre sa vaisselle platte, et de se défaire des choses les plus nécessaires a l’ornement de sa cour. Aussi dans le repas que S. M. donna, à l’occasion de la fête de l’empereur, à ses ministres, aux grands officiers de la couronne, et à l’ambassadeur de France, la table fut elle servie en fayence semblable à celle qu’ avait S. M. au camp de Boulogne. Certainement l’embarras et la confusion que cette excessive simplicité causait au roi n’aura pas échappé à l’ambassadeur. Au milieu de tant de privations, et dans une situation aussi contraire à sa dignité S. M. a la douleur de voir que ses ministres, le conseil d’état, les tribunaux de la capitale, et les employés civils, qui sont en petit nombre, ne perçoivent pas leur traitement depuis plus de sept mois. Ce sont là les faveurs que S. M. a dispensés avec tant de prodigalité. Le roi a donné, il est vrai, quelques cédules aux officiers de sa maison, et à quelques individus attachés à sa personne, pour les aider à acheter des biens nationaux: on donne à ces bienfaits le nom de prodigalité, et d’un autre côté l’on se plaint de l’abandon dans lequel S. M. laisse d’autres individus, ce qui serait incompatible avec la façon de penser du roi et la connaissances de ses devoirs comme homme et comme monarque. C’est l’unique chose dont le roi puisse disposer dans la situation où il se trouve et outre le but politique de ces donations, S. M. a cru que c’était le seul moyen d’assurer à ces individus une médiocre existence, et encore sa prévoyance à cet égard a-t-elle été trompée, car les revenues des terres et des biens qui se trouvent dans les personnes soumises au gouvernement militaire dont les limites s’étendent jusqu’aux portes de Madrid, où ne se payent pas, tant est grande la misère des fermiers, où les biens ne s’afferment pas de crainte d’extorsions de la part des gouverneurs, où, enfin, les revenus se trouvent absorbés par les contributions extraordinaires. Les faits sont evidens, ils parlent d’eux-mêmes, et toute personne impartiale peut en faire l’examen.
Mais il faut qu’elle soit de meilleure foi que celle qui a voulu imputer à S. M. l’aliénation des biens confisqués par l’empereur, et les griefs auxquels on vient de répondre. S. M. pourrait, à bien plus juste titre, se plaindre de la conduite des gouverneurs Français: de celle du général Dufour, par exemple, qui a exigé des dix membres dont il composa à sa manière ce conseil de Navarre qu’on s’est vu bientôt obligé de dissoudre, qu’ils rédigeassent une adresse à l’empereur dans laquelle ils demandaient à S. M. I. un code des lois, et se mettaient à sa discrétion. Trois de ces membres réfusèrent de signer, les autres cédèrent à la violence. S. M. pourrait citer encore une foule d’actes qui out exaspéré les esprits, fourni des armes à l’insurrection, et donné aux Anglais des prétextes pour supposer des projets qui n’existent pas, et rendre la guerre interminable. Qu’on compte le nombre des bandes de brigands et d’insurgés en Espagne, et l’on verra combien il s’est accru depuis l’institution des gouvernemens militaires. S. M. ne peut elle se plaindre avec autant de justice de la situation équivoque dans laquelle elle se trouve? qu’on en juge par le fait suivant. Le nouveau ministre de finances venait d’entrer en fonction, et il s’agissait déjà de réunir les plus forts capitalistes de la place pour les engager à avancer une bonne somme d’argent, lorsque le payeur de l’armée, monsieur Crouchart, et l’intendant-général, monsieur Denniers, assurèrent au ministre que des employés venaient de Paris avec des lettres cachetées qu’ils avaient l’ordre de n’ouvrir qu’à Madrid. On prétendit aussitôt qu’ils devaient se charger de l’administration civile, que les rentrées seraient invariablement affectées à l’entretien et à la solde de l’armée, et le surplus seulement, à la liste civile. C’était annoncer la dissolution de l’état. Des bruits de cette nature répandus dans toute la ville par les employés français parvenus à la connaissance de l’ambassadeur de S. M. I. et appuyés par des malveillans qui abondent toujours dans les capitales surtout à la suite des guerres d’opinions, ne pouvait produire que de malheureux effets. La confiance de ce petit nombre d’hommes qui aurait pu faire des avances s’eteignit à l’instant, et toutes les portes furent fermées. S. M. ignorait l’arrivée des nouveaux employés du trésor de France, et il n’a connu comme le dernier de ses sujets, le contenu des lettres dont ils étaient porteurs qu’à leurs ouvertures.
Dans cet état de choses il est facile de se faire l’idée de la confiance que peut inspirer le roi, et lorsque S. M. se trouve hors d’état de faire le bonheur du pays qu’il doit gouverner et de concourir à la réalisation des vues de son auguste frère: qu’il voit enfin sa dignité avilée, doit on s’étonner qu’il ait manifesté l’impossibilité de vivre plus long temps dans une situation aussi précaire? Monsieur le duc de Cadore tout en reconnaissant les hautes qualités du roi, a prétendu, que les personnes qui approchent S. M. lui ont conseillé et lui conseillent sans cesse de se maintenir dans l’indépendance de la France, et que ce principe se suivait avec trop de rigueur. Monsieur le duc de Cadore sait que S. M. dans aucune époque de sa longue et glorieuse carrière n’a eu besoin de conseils et ne s’est soumis à aucune influence, surtout s’il s’est agi de détruire son système inaltérable d’amitié sincère et éternelle avec son auguste frère l’empereur; d’alliance et de bienveillance affectueuse envers la nation Espagnole à la tête de laquelle il est placé, et dont il s’efforcera de conserver la splendeur et le bien-être, avec l’indépendance et l’intégrité de territoire. Les vœux les plus constants de son cœur sont que les deux nations unies entr’elles par les mêmes liens que leur monarques concourent d’une manière uniforme à la félicité commune en forçant leur ennemie à abandonner le sceptre des mers.’
Le prince don Fernando, ajoute le duc de Cadore, se prêterait à céder les provinces qui conviennent à l’empereur et à toutes les conditions qu’il voudrait lui imposer. Le roi ne veut entrer en comparaison avec personne; mais il observera que ce ne fut pas dans ces sentimens ni dans cette croyance qu’il accepta la couronne d’Espagne en déposant celle de Naples: que l’empereur ni la France ne devraient avoir confiances en des offres que la nation repousserait, et qui ne pourrait avoir d’ailleurs qu’une exécution passagère; car comme le sait très bien monsieur le duc de Cadore, les nations humiliées dissimulent leur haine en attendant le moment favorable de venger leurs outrages. Une semblable conduite serait incompatible avec le façon de penser du roi, avec son noble caractère et celui de la nation que S. M. gouverne. Elle est diamétralement en opposition avec les assurances données par S. M. I. à la nation Espagnole ‘qu’il était nécessaire pour son bonheur qu’elle se régénérat sous sa dynastie, et sous le prince qu’elle lui donnait égal en tout à son auguste personne.’ A cette occasion le duc de Cadore parle du peu d’avantages que rapporte à la France la guerre d’Espagne en proportion des sacrifices immenses qu’elle a faits. Certes le roi ne les ignore pas, et sa reconnaissance éclatera quand S. M. se trouvera en état de les récompenser. Dans ce moment cela lui est impossible; mais S. M. I. pourrait mettre le comble à ses bons offices en s’offrant pour garant de l’emprunt ouvert en Hollande sous les mêmes conditions que celui de Prusse, ou du moins en lui donnant son assentiment, comme à celui d’Autriche. S. M. I. se convaincra facilement que les liens du sang, les rélations les plus intimes et les plus sûres d’une étroite amitié entre les deux nations, et enfin la position même de ces armées seront les meilleurs garants de l’exactitude des remboursements quelques sacrifices qu’ils exigent.
Quant aux avantages futurs que promettent les sacrifices actuels de la France, ce serait faire injure aux lumières du duc de Cadore que de la fatiguer en les lui developpant. Lorsque S. M. I. crut nécessaire l’établissement en Espagne de sa dynastie, l’expérience lui avait démontré que survenant des troubles dans le nord, il ne pouvait jamais compter sans ce changement, sur la sûreté d’une des plus importantes frontières de son empire. Un siècle d’amitié presque non interrompue depuis le regne en Espagne et en France de la maison de Bourbon, le pacte de famille et la tournure différente que prirent les relations entre les deux pays après l’exclusion de la maison d’Autriche, sont les témoignages les plus authentiques de l’utilité des efforts et des sacrifices de la France pendant six ans, au commencement du siècle dernier. La résistance opiniâtre de presque toute l’Europe et surtout celle de l’Angleterre, qu’elle renouvelle dans cette guerre avec un plus grand developpement de moyens démontrent l’importance de cet événement pour la France. Ses meilleurs écrivains politiques ont indiqué avec la plus grande clarté les avantages qui en ont resulté pour le commerce Français et les richesses qu’il a procurées à la nation. Que ne doit elle pas attendre aujourd’hui de la réunion des deux couronnes dans la même famille, de l’analogie de leurs codes politiques et de leurs institutions, des qualités d’un roi sage et éclairé qui aime tendrement son auguste frère et la France, et qui est pénétré de la nécessité d’abattre l’orgueil de l’Angleterre! n’est ce pas le plus grand fruit qu’elle puisse retirer de cette resolution et de tels résultats ne valent ils pas les sacrifices momentanées qu’elle s’impose?
Il a été bien sensible pour S. M. que les rapports mensongers de personnes peu interessées à l’union et a l’amitié des deux frères et des deux pays, ayant pu inspirer à S. M. I. un seul instant de doutes. Quoique le roi a déjà écrit à l’empereur son auguste frère, S. M. veut que V. E. ou en votre absence le marquis d’Almenara, remette une copie de cette lettre à monsieur le duc de Cadore, dans l’espérance que V. E. developpera à S. M. I. avec sa sagacité ordinaire les causes qui ont influé sur la conduite du roi dans les affaires d’Espagne, que S. E. lui dépeindra l’état véritable de la nation, et qu’elle contribuera de cette manière à l’éxécution des intentions des deux monarques qui n’ont été, et qui ne peuvent être que les mêmes.
Le ministre secrétaire d’état,
(Signé) Mariano Luis D’Orquijo.
Letters from king Joseph to his ministers.