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Même effet immédiat à la Réunion: désertion des grands ateliers, vagabondage des affranchis; et si l'île put aisément parer au mal en se recrutant de nouveaux travailleurs en Asie, il n'en est pas moins résulté pour elle que, sa population s'étant considérablement accrue par ce fait même, et les anciens esclaves qui étaient attachés à l'élève des animaux de basse-cour, au jardinage, etc., exerçant maintenant cette industrie à leur profit personnel, elle subit une crise alimentaire des plus graves, car il faut diviser entre plusieurs la nourriture nécessaire à un seul[46].
[Note 46: La Crise alimentaire et l'immigration des travailleurs étrangers à l'île de la Réunion, par A. Fitau, conseiller colonial (Paris, 1859).]
Tels sont donc, dans leur simplicité, les résultats économiques et moraux de l'émancipation!
Toute mesure sociale qui n'est pas à l'épreuve du chiffre est, de soi, mauvaise; pour être bonne, d'ailleurs, il faut qu'au lieu d'être partielle elle soit générale; or, les Anglais et nous sommes les seuls qui ayons émancipé nos esclaves; et qu'est-ce que cette exception? Encore se subdivise-t-elle en deux parts dont l'une, celle des heureux problématiques, n'est elle-même quant à l'autre, celle des malheureux incontestables, qu'une exception insignifiante.
Quelles seront les conséquences politiques de cette situation? Dieu le sait! Que si, pourtant, l'énergie sauvage de la loi de Christophe, les excentricités pénales de Toussaint et de Dessalines, et le Code rural, quelque peu sauvage encore, de Boyer n'ont pu sauver Haïti de sa ruine; à ce point qu'on se demande avec terreur si l'affreux drame qui s'y joue ne se terminera pas par un retour vers la barbarie, poussé jusqu'au cannibalisme, où vont les colonies anglaises avec leurs nègres vagabonds et pastoraux; où vont nos colonies avec leurs nègres citoyens et vagabonds?
Admis sans transition ménagée, sans éducation préliminaire, à la profession d'hommes libres, les nègres émancipés d'aujourd'hui, comme leurs frères d'autrefois, ne traduiront-ils pas en mandingue le décret d'abolition? leur convoitise du bien-être et du luxe s'éteindra-t-elle dans la paresse? ne s'y développera-t-elle pas, au contraire, sous l'irritation des appétits les plus brutaux? et comme ils sont les plus nombreux, dix fois plus nombreux que la population blanche, n'en appelleront-ils pas, un jour, à la logique du plus fort?
Nous rions—nous qui rions de tout—de la parade impériale qu'a jouée S. M. Soulouque; elle a pourtant coûté, tant en massacres qu'en exécutions, 75,000 âmes environ. Mais nous ne l'envisagerons pas à ce point de vue.
Supposons que ce monomane d'égoïsme, de clinquant et de sorcellerie qui a nom Faustin Ier, «et dont la soif de sang n'a d'égale que la soif de l'or,» au lieu d'exterminer les plus éclairés de ses sujets, nègres ou mulâtres quels qu'ils fussent, se les fût attachés en les relevant dans leur dignité, en les appelant dans ses conseils, en en peuplant son sénat, en en faisant les auxiliaires de son pouvoir; au lieu de s'affilier aux sectaires du Vaudoux et du culte des couleuvres, se fût fait chrétien de bonne foi, avec un clergé intelligent et moral, dont l'influence, en même temps qu'elle aurait agi sur les masses, les eût reprises en sous-oeuvre par l'éducation des enfants et des adultes; au lieu de s'appuyer sur les bandits d'Accaau, les eût proscrits à juste titre, ceux-là; au lieu de batailler avec l'intelligente République dominicaine, se la fût associée d'abord, en vue de l'absorber plus tard; au lieu de miner le commerce et l'agriculture de son empire, en eût ramené les produits à l'ancien chiffre de 200 à 300 millions, avec lesquels il se serait donné une marine et une armée disciplinée; qu'au lieu de s'isoler enfin du monde civilisé, il s'y fût identifié en personnifiant, en lui-même et dans son peuple d'un million d'âmes, la régénération de la race nègre; supposons tout cela, car, ou tout cela est possible et sera, ou la perfectibilité des races nègres n'est qu'une utopie et leur émancipation qu'une faute qui les a voués à la destruction par la misère et par elles-mêmes et dont nous sommes responsables devant Dieu.
Or, tout cela étant, le drapeau de Soulouque devenait le drapeau de ralliement des sept à huit millions de nègres, dispersés, par centaines de mille, dans les Antilles, groupés par millions dans les Etats-Unis, et qui, sous l'influence d'une idée commune, appuyée d'une flotte haïtienne au besoin, se constituaient sur place en nationalité, ou s'allaient fondre dans la nationalité d'Haïti.