Ce fut là, pour un moment, le rêve de nos émancipés de la Guadeloupe et celui des insurgés de Sainte-Lucie, qui brûlaient les habitations et se ruaient sur le palais du gouverneur, en criant: Vive Soulouque!

L'imbécile eut peur de ce commencement d'exécution: «C'est encore un tour de ces coquins de mulâtres, dit-il; ils veulent me brouiller avec la France et l'Angleterre!»

Les journaux américains, qui tremblent, eux aussi, mais avec plus juste raison, en présence de l'élément noir qui menace d'envahir les Etats du Sud, avaient pris au sérieux cette manifestation «d'un projet de confédération noire qui grouperait autour du noyau haïtien la population esclave ou affranchie des Antilles[47].»

[Note 47: D'Alaux.]

Elle était prématurée pourtant, partielle d'ailleurs, donc inoffensive; mais que, Soulouque mort[48], un Toussaint ou un Boyer, complété par une éducation, qu'il aura reçue chez nous peut-être, qu'un homme enfin lui succède, et l'improbabilité d'aujourd'hui sera demain rendue possible par l'influence acquise et la puissance armée d'Haïti régénéré; par un mouvement insurrectionnel dans les Etats-Unis; par l'incessante aspiration des nègres des Antilles vers une indépendance que leur émancipation n'a point absolument satisfaite; et par cette instinctive solidarité de la peau qui, dans la Nigritie américaine, aura fanatisé sept ou huit millions d'hommes.

[Note 48: Ces pages étaient écrites avant la dernière révolution d'Haïti.]

A Rome, un sénateur avait émis l'avis de forcer les esclaves à se vêtir d'une façon particulière: c'était les mettre à même de se compter; le sénat rejeta l'imprudente proposition. Dans les colonies, les esclaves portaient avec eux leur marque distinctive; aujourd'hui qu'ils sont libres, ne se compteront-ils pas tôt ou tard? Ce jour-là commencera la lutte prévue des deux races, et si, comme n'en doute pas M. de Tocqueville, «la race blanche est appelée à succomber dans les îles américaines et dans le sud de l'Union,» l'émancipation ne peut manquer de hâter ce dénoûment.

IV.

De l'abolition de la traite.—État de l'Afrique intérieure.

Quand on a songé à réprimer la traite, elle avait pour débouchés les trois côtés de ce triangle immense qu'affecte dans sa forme le continent africain: l'un à l'ouest, sur l'océan Atlantique, où se fournissaient les deux Amériques et les Antilles; l'autre à l'est, sur la mer des Indes, où se fournissaient les îles de l'Afrique, la Perse et l'Arabie particulièrement; le troisième au nord, où se fournissaient, par les ports de la mer Rouge et la vallée du Nil, l'Égypte, la Syrie, Constantinople; par les étapes du désert, Tripoli, Tunis, l'Algérie, le Maroc et leurs vastes Sahara.