[Note 59: Commerce et industrie dont le Soudan.—Relation d'un voyage dans le Darfour. Traduit et annoté par M. Perron, directeur de l'École de médecine du Caire, 1845, aujourd'hui directeur du collège arabe-français à Alger.]

«Avant les Turcs, dit un voyageur au Sennar, quand le Sennar était administré par des chefs indigènes, le roi de ce pays rassemblait, après le temps des pluies, deux ou trois cents cavaliers, une centaine de fantassins, puis, se portant sur le Fazoglet avec le souverain de cette contrée, il délibérait sur le point qu'il convenait d'attaquer; arrivés à leur destination, fantassins et cavaliers se couchaient dans les ravins, dans les bois et les herbes. Ils y attendaient la nuit, puis ils grimpaient sur la montagne, mettaient le feu aux habitations, égorgeaient, assommaient les malheureux nègres qui osaient résister, s'emparaient des enfants et reprenaient la route de leur pays.

«On faisait de même dans le Cordofan et, aujourd'hui encore, les chefs n'ont pas d'autre expédient pour se procurer des esclaves. Quand, parmi les prisonniers, il s'en trouve de vigoureux, les vainqueurs confectionnent de longues fourches en bois, et, dans l'intervalle des branches, serrent le cou du captif qui, ainsi maintenu, ne peut s'enfuir.

«Après la conquête du Sennar, les commandants de Mohamed Ali ont continué le commerce des esclaves et, chaque année, le délégué du vice-roi à Kartoum fait trois expéditions.

«Il faut avoir vu soi-même la traite des nègres pour se faire une idée des horreurs que les hommes commettent sur leurs semblables: une caravane part d'Éthiopie, composée de filles et de garçons; elle chemine lentement dans le désert sous la conduite d'un chef; si l'un des esclaves est malade, si, harassé, il ne peut continuer sa route, on l'abandonne dans un dépôt pour le guérir, l'engraisser, afin que plus tard on puisse s'en défaire avantageusement. Mais si la caravane se trouve éloignée de toute habitation, l'esclave reste sur place et meurt de faim ou devient la proie d'une bête féroce.

«Toutefois, comme le conducteur est tenu de rendre compte de sa marchandise, il fait saisir l'esclave et, malgré ses cris, il lui coupe les deux oreilles, qu'il salera pour les conserver et les exhiber lors de la reddition des comptes[60].»

[Note 60: Hamont, Voyage dans le Sennar, 1843.]

«Le roi de Darfour, dit un voyageur au Cordofan, exporte chaque année 8,000 ou 9,000 esclaves dont un quart meurt dans les fatigues d'une marche impitoyable à travers le désert. Cette grande caravane est approvisionnée seulement pour le nombre de jours nécessaires; il faut que l'escorte fasse avancer tout le monde et gagne la plaine ou la montagne fixée pour la halte du soir. Dans cette navigation à travers les sables, on voit les malheureux naufragés qu'on laisse en arrière supplier, se tordre les bras. Ils ne demandent qu'une journée de repos, et ils montrent à quelques pas de là la seule escorte qui consente à les attendre: les hyènes et les chacals. Le chef de la troupe est sourd à leurs cris; il est cruel par humanité; le sort de la caravane dépendrait d'un retard, ce retard ne s'accorde jamais.

«Et quand, à quelques jours de là, voyageur monté sur un agile dromadaire, je traversais rapidement le même désert, c'est par les carcasses humaines nouvellement dépecées que j'ai trouvé mon chemin et que, le soir, j'ai reconnu la halte.

«Tel Turc, sur les deux rives du Nil, à côté de son harem, possède cent femmes noires qu'il livre, dans sa basse-cour, à une dizaine de nègres. Ces femelles mettent bas un enfant qui sera mutilé pour l'usage des harems et vendu quand il aura douze ans. Ces haras d'hommes donnent, année commune, 2,000 esclaves que la douane du pacha surveille et taxe et qui viennent au Caire se vendre au marché[61].»