[Note 61: Léo de Laborde, Chasse aux hommes dans le Cordofan, 1844.]
Ces tristes épisodes sont vieux déjà de douze à quatorze ans; mais quoi qu'aient fait Mohamed Ali et Saïd Pacha surtout, s'ils ne viennent plus se dénouer aujourd'hui dans les bazars du Caire par un encan public, ils ne s'en perpétuent pas moins en dehors de l'Égypte proprement dite et de l'action directe du vice-roi.
Comme partout, l'abolition de la traite n'a fait ici que rétrécir le périmètre d'action où s'exerce la chasse à l'homme.
Encore un témoin oculaire qui cette fois écrivait en 1853[62]:
[Note 62: M. le comte d'Escayrac de Lauture, Le Désert et le Soudan.]
«Parmi les peuples musulmans, la traite des noirs a toujours été et est encore, de nos jours, alimentée par deux sources principales: les ghrazias, grandes chasses auxquelles prennent part des armées entières, et les enlèvements partiels d'enfants et de femmes commis par des Arabes isolés….
«Les ghrazias dirigées par les noirs musulmans contre les noirs païens ont tantôt lieu sous le patronage du prince, comme dans le Ouady, tantôt elles sont entreprises à leurs risques et périls par des chefs audacieux auxquels leur renommée et l'appât du butin ont bientôt formé une troupe.
«La colonne d'attaque, profitant de la saison sèche, se met en marche, et ce n'est quelquefois qu'après un mois qu'elle atteint les frontières du Soudan idolâtre. A son approche, les villages sont abandonnés: elle les brûle; les populations fuient: elle les traque et les atteint.
«Quelquefois un village placé sur le sommet d'un roc inaccessible cherche à résister: le blocus en est décidé… Les envahisseurs, s'apercevant enfin qu'il n'est plus défendu, se hasardent à y pénétrer, et parmi les cadavres déjà froids de leurs victimes, ils cherchent à reconnaître ceux qu'il est encore temps de rappeler à la vie: les chasseurs de nègres possèdent au plus haut degré l'art de ranimer les victimes de la soif et de la faim. Ils savent, si elles y opposent un refus obstiné, en triompher en leur bouchant les narines, en introduisant dans leur bouche un instrument de fer ou de bois qui les contraint à l'ouvrir; ils y jettent rapidement de l'eau et de la farine, du beurre fondu qu'ils poussent avec leurs doigts dans le gosier de ces malheureux….
«Le Nubien n'acquiert d'esclaves que pour les revendre; c'est, à ses yeux, une marchandise, un bétail, une monnaie. S'il en possède une cinquantaine de l'un et de l'autre sexe, il les accouple sous ses yeux et livre au commerce les produits de ses haras. S'il ne possède que des femmes, il les loue moyennant une dizaine de francs par mois à des soldats turcs, égyptiens, à des blancs de préférence.—Il obtient ainsi des mulâtres dont la qualité est de beaucoup supérieure à celle des Abyssiniens et dont la couleur promet un prix élevé. Tout pour lui est matière à commerce, et il ne dédaigne pas d'ajouter quelquefois sa progéniture à l'assortiment de son magasin.