«L'esclave est sa monnaie; aussi toutes les marchandises s'évaluent-elles en têtes de noirs. Les tributs et les contributions ne s'acquittent guère autrement… Le gouvernement égyptien ne paye pas autrement aujourd'hui ses employés dans le Sennar, le Fazogl, le Cordofan, et l'officier traîne sa solde au marché…

«La facilité extrême, le bon marché avec lesquels on acquiert des esclaves dans le Soudan, font que tout le monde en possède, que leur perte devient peu sensible et que dès lors on ne prend d'eux aucun soin; malades, on les abandonne; estropiés, on les tue; morts, on jette leur cadavre hors de la ville et les hyènes les font disparaître

Les esclaves étaient choses du moins chez nous et, par là, sujets à ménagement et à conservation; en déclarant que ce n'était pas assez, nous avons été logiques avec nos principes de morale et de civilisation; mais où nous avons cessé de l'être, c'est quand nous avons implicitement ajouté que, pour n'avoir pas à rougir de faire un homme chose, il fallait le laisser moins que rien. Or, cette transition relativement immense du rien à la chose s'opérait par la traite.

Et si cette réflexion nous échappe à notre retour du Soudan égyptien, quelles autres plus amères nous poindront quand nous aurons sondé toute l'Afrique!

A peine Richardson, Overweg et Barth étaient-ils partis de Tripoli pour s'avancer dans le Soudan central par la route de Denham et de Clapperton qu'ils «voient de loin une masse mouvante s'avancer vers eux; c'était une caravane d'esclaves uniquement composée de jeunes filles[63].»

[Note 63: Malte-Brun, Résumé historique de l'exploration de l'Afrique centrale, de 1850 à 1855.—REVUE BRITANNIQUE, Voyages du docteur Barth.]

Un peu plus au sud, Vogel, en 1854, fait rencontre à Gadrone, entre Mursouk et Tedjerry, de la grande caravane du Bournou, composée de quatre à cinq cents esclaves, pour la plupart jeunes filles et jeunes garçons de dix à douze ans.

«Ce fut la première fois, écrivait Vogel à la Gazette Allemande, que j'eus une idée complète et juste de ce que c'est que l'esclavage. Les malheureux captifs, obligés, tous sans exception, de porter sur la tête une charge d'environ vingt-cinq livres, avaient non-seulement perdu leurs cheveux, mais même la peau sur le sommet de la tête.

«En outre, il leur fallait faire avec les fers aux pieds une route déjà excessivement pénible; ils étaient traités d'une manière vraiment révoltante, et ne recevaient qu'une nourriture insuffisante et mauvaise.»

Dans le Zinder, Richardson «a le regret de voir que la vente des esclaves était le principal objet de commerce, et que le Sarki avait pour habitude, quand ses affaires étaient gênées, de les rétablir en faisant, sous un prétexte quelconque, des ghrazias sur les districts voisins du Demergou; c'est ainsi qu'il fut témoin d'une expédition contre le Korgoum, canton situé à deux journées de Zinder et composé d'une ville et de trois villages sur le penchant et au pied d'une chaîne de rochers.»