Barth outre-passant ses deux compagnons de voyage pénètre dans le vaste et beau pays de l'Adamua qu'aucun Européen n'avait encore visité.
«On y rencontre de grandes villes toutes les trois ou quatre heures de marche, avec des villages dans l'intervalle, exclusivement habités par les esclaves. Les Fellatahs, jusqu'aux plus pauvres, en possèdent de deux à quatre, et les chefs du pays ont des multitudes innombrables de ces pauvres créatures. En aucun pays du monde l'esclavage n'est aussi répandu; les esclaves et les bestiaux sont considérés comme la base de la richesse des habitants et forment avec l'ivoire, qui est à très-bon marché, le principal article d'exportation.»
Il est bien entendu que toutes les horreurs de la ghrazia, de l'affût et de la battue, dont la bête de chasse est un homme, n'ont rien ici perdu de leur atrocité.
Vogel, que nous avons laissé tout à l'heure au sud de Mourzouk, poursuit la route qu'avaient suivie Clapperton et Denham en 1824, et sur laquelle venaient de le devancer Richardson, Overweg et Barth. Triste route! et qui serait la Via Scelerata du désert si toutes ne l'étaient pas; cimetière en plein vent, où, comme ses devanciers de vingt ans et ceux de l'année précédente, Vogel s'oriente par les squelettes humains sonnant sous les pas de son chameau.—Au départ d'une étape, dans le Bournou, il trouve au pied d'un arbre une forme humaine, décharnée, mais respirant encore; c'était un esclave abandonné depuis trois jours par une caravane qu'il n'avait pas pu suivre, malgré la lance et le bâton dont on l'avait aiguillonné; un peu de bouillon le ranima, et, moyennant un cadeau, un homme du pays consentit à s'en charger. S'il l'a guéri, ne l'a-t-il pas vendu?
Trois lieues plus loin, la piété moins heureuse du voyageur ne trouvait plus à s'exercer qu'en ensevelissant dans le sable ce que les chacals avaient laissé d'un cadavre à moitié dévoré.
Comme Denham, Overweg et Barth, Vogel voulut voir de ses yeux une de ces terribles ghrazias qu'exécutent de temps à autre les sultans du Bournou pour alimenter leur dépôt épuisé de captifs.
L'armée bournouène, forte de 2,200 cavaliers, de 3,000 chameaux portant les bagages et de 5,000 boeufs conduits par 1,500 fantassins, allait se mettre en marche (mars 1854). Vogel obtint l'autorisation de la suivre. Le but était le pays des Musgos, par le dixième degré de latitude nord.
Un premier coup de main donna 1,500 prisonniers; un second 2,500, non sans massacre d'un plus grand nombre. Un soir, Vogel est éveillé par un bruit étrange. Trente captifs gisaient sur le sol, se tordant en tronçon dans les convulsions d'une atroce agonie: on leur avait cisaillé jusqu'à séparation, avec un mauvais couteau, la jambe gauche au genou, le bras droit au coude.
Trois autres paraissaient avoir été épargnés; ceux-là, messagers de terreur, devaient aller dire aux leurs quel sort les attendait s'ils osaient résister jamais au puissant chef du Bournou; un moment après, ils étaient libres en effet; mais chacun d'eux laissait à terre sa main droite détachée du poignet par ce même affreux couteau de plus en plus ébréché et criant sur les os!
Deux moururent la nuit même; le lendemain, le troisième gisait encore sur le lieu du carnage, les traits décomposés et le visage sillonné de quelques larmes stoïques qu'il refusait en vain à la douleur.