Une pauvre femme était accouchée à la halte, dans un marais.—Vogel lui donna sa chemise. Mais une esclave, fut-elle mère, n'est pas apte à posséder même un lambeau de toile pour envelopper son enfant: son maître le lui prit.

Imitons Vogel, fuyons en toute hâte cette désolation. Que nous importe à présent de suivre nos voyageurs? nous retrouverions les mêmes atrocités sur toute notre route.

Avec Barth, pourtant, reposons-nous un moment sur le chemin de Tombouctou, dans la case d'un pauvre vieux nègre qui, après vingt-sept ans d'esclavage au Brésil, était revenu au pays natal, savant de son expérience, et s'était arrangé d'instinct une petite Liberia de quelques arpents où il cultivait la canne à sucre et des fruits en famille.

Quelle leçon nous donne, ce me semble, et bien autrement éloquente que celle de M. Philipps, cette pastorale au désert!

A l'ouest du continent africain, d'où s'exportait le plus grand nombre d'esclaves pour les besoins des deux Amériques, la traite est bien autrement empêchée que dans l'est et le nord.—Les résultats de la quasi-suppression de ce côté nous laisseront donc préjuger de ce qu'il adviendrait si elle était partout exactement supprimée.

Voici ces résultats appréciés sur les lieux:

«Les captifs sont traités avec une rigueur que nous n'avions pas encore remarquée; les uns portent aux pieds des fers joints entre eux par une courte barre qui les oblige à sauter pour avancer; les autres traînent, également aux pieds, une pièce de bois d'une lourdeur et d'un volume tels qu'on a été obligé, pour qu'ils puissent se mouvoir, de la leur suspendre au cou par une corde d'étoffe.

«Au centre du continent africain, l'esclavage est en effet bien autrement odieux que dans les pays civilisés; et lorsque le voyageur se trouve en face de toutes ces misères, qu'il est forcé de les voir et de les toucher, il ne peut que gémir de regret et de douleur; il ne peut que s'écrier, le désespoir dans l'âme, que jusqu'ici nous n'avons employé que des moyens impuissants et inefficaces.

«Quand la traite était permise, les prisonniers étaient bien nourris. On les soignait, on leur évitait de trop grandes fatigues pour en tirer un plus haut prix….. Aujourd'hui, au contraire, les esclaves sont traités avec une barbarie qui dépasse tout ce que l'imagination peut concevoir: il est inutile de les avoir gras et bien portants; car les Africains sont trop pauvres pour les payer et, quand ils les achètent, ils les trouvent toujours assez bons. Telle est du moins la règle ordinaire; l'exception a lieu lorsque le hasard donne à l'esclave un maître qui considère ses captifs plutôt comme un objet de luxe que comme un instrument de travail et que, par orgueil plutôt que par intérêt, il adoucit leur sort par des soins matériels; avoir de beaux captifs est, pour certains chefs africains, une satisfaction de vanité qui équivaut, chez nous, à avoir de beaux chevaux.

«Mais tous les chefs ne sont pas dominés par des intérêts de vanité; il en est beaucoup qui achètent des captifs uniquement pour cultiver leurs champs, et exécuter de grossiers travaux, et ceux-ci n'exigent aucun soin. On les nourrit à peine, on ne les vêt pas; on les parque comme des bêtes immondes; on les soumet à la torture des entraves et des fers pour prévenir leur évasion. Quant au travail qu'on doit en obtenir, on a la ressource du bâton; et cette crainte d'un châtiment que ceux qui l'infligent savent toujours rendre terrible donne au pauvre esclave une excitation nerveuse qui tient lieu de la force qu'il n'a plus[64].»