Nous avons parcouru l'ouvrage de Gyarmathi. Après les verbes et les pages d'exemples, viennent, sous le nom de syntaxe, quinze observations qui ne peuvent nullement satisfaire le lecteur, car la syntaxe hongroise est d'une étonnante originalité et repousse toute comparaison; puis soixante pages de mots qui passent pour semblables. À la suite de ces mots Gyarmathi a placé quelques remarques sur les langues finnoises qui lui furent inspirées par de nouvelles lectures, après qu'il eut fini son livre. Il refait le travail que nous avons analysé, mais en comparant cette fois le hongrois et l'esthonien. Pour ce qui regarde cette seconde partie, nous ne croyons pas devoir faire autre chose que de rappeler ce qui a été dit plus haut. Pour démontrer grammaticalement que deux langues sont sœurs, il faut faire voir dans ces deux langues non pas quelques similitudes et quelques terminaisons semblables plus ou moins défigurées, mais les mêmes racines, les mêmes caractères, les mêmes originalités, le même génie.

Nous nous bornons là. Mais, après avoir montré que les preuves de Gyarmathi sont nulles, nous pourrions signaler les mille différences qui séparent les deux langues et qui empêchent qu'elles ne puissent être sérieusement confondues.

Peut-être me suis-je trop étendu sur le livre de Gyarmathi; mais deux raisons me forçaient à entrer dans quelques détails. L'auteur, sachant parfaitement le hongrois, a écrit sous l'inspiration et avec le secours de philologues qui pouvaient lui donner sur les langues finnoises des renseignements précieux, et il était à même de prouver l'affinité des deux langues, si elle eût pu être prouvée. En outre les écrivains allemands s'appuient sur cette affinité beaucoup plus que sur les preuves historiques: il fallait en conséquence s'y attacher davantage.

Une des choses les plus curieuses qui se puissent lire dans les longues et nombreuses dissertations qui ont été écrites sur l'origine des Hongrois, c'est la manière dont Sajnovicz démontre que les noms de nombre dans les deux langues sont semblables. «Ixi, dit-il, veut dire en finnois «un». N'est-ce pas là le mot hongrois egy? Il suffit de mettre l'e à la place de l'i, le g à la place de l'x, et voilà le mot»! Sajnovicz n'a pas encore le mot, et il le sait bien. Il faut de plus qu'il change l'i en y. En effet l'y et l'i, en hongrois, ne sont pas une même lettre. Le mot egi, que Sajnovicz obtiendrait d'après son procédé, se prononcerait aigui, tandis que le mot hongrois egy, «un», se prononce comme le mot français aide, auquel on ajouterait un i entre le d et l'e, aidie. Sajnovicz devrait donc, pour avoir son mot, changer toutes les lettres. À coup sûr, si l'affinité n'a pu être prouvée par des écrivains aussi déterminés, on peut prédire qu'elle ne le sera jamais.

Il était écrit que ceux-là même qui voulaient établir l'analogie des deux langues fourniraient à leurs adversaires les meilleures armes pour les combattre. Gyarmadhi, par son impuissance à démontrer la ressemblance grammaticale, a prouvé jusqu'à l'évidence qu'elle n'existe pas, et une expérience faite par Sajnovicz prouve encore qu'il est impossible d'admettre une ressemblance quelconque. Sajnovicz a parcouru les pays habités par des hommes de race finnoise. Il leur a parlé hongrois, et ils ne l'ont pas compris. Ils lui ont parlé leur langue, et il ne les a pas compris. D'abord Sajnovicz ne se découragea pas. Il pensa que, les premières différences reconnues, il lui serait facile de retrouver le hongrois. Il resta donc près d'un an dans ces pays. De retour en Hongrie, il avoua avec bonne foi que, malgré son hongrois et son séjour, il n'était jamais parvenu à entendre le lapon, c'est-à-dire le dialecte finnois qui se rapproche le plus de la langue magyare, suivant les écrivains allemands [28].

[Note 28: ][ (retour) ] Ingenue profiteor me Lappones Finnmarchiæ non intellexisse...

Après un fait aussi décisif, d'autres eussent été convaincus que la ressemblance était imaginaire; mais cette expérience désespérante ne découragea personne. On croira que Sajnovicz du moins, qui l'avait faite, abandonna son idée favorite: erreur. Sajnovicz fut encore persuadé que les deux langues avaient une affinité évidente. Il expliqua ce qui lui était arrivé en disant que les langues s'altèrent avec le temps.

À cela on peut répondre victorieusement: Ou ce sont les Magyars qui ont conservé la vraie langue finnoise, que les Finnois ont perdue; ou ce sont au contraire les Magyars qui l'ont transformée. L'une ou l'autre de ces hypothèses est nécessaire, car tous les dialectes finnois ont de l'analogie; or toutes deux sont absurdes. En effet, comment supposer, dans le premier cas, que les Hongrois, qui ont traversé tant de pays et ont été en contact avec tant de peuples, aient gardé la pure langue finnoise, que cette immense nation qui occupe, selon Sajnovicz, tout le nord de l'Europe jusqu'à l'Asie, n'aurait pu conserver dans sa propre patrie? Et, dans le second cas, comment supposer que les Hongrois, qui ont occupé à différentes époques diverses contrées où ils sont encore, la Moldavie, la Transylvanie, la Hongrie, qui ont habité entre tant de nations, aient partout changé la langue finnoise au point d'en faire une nouvelle langue qui présente les mêmes caractères dans tous ces pays, et qui est devenue inintelligible pour les Finnois? Cette transformation aurait dû s'opérer en cinquante-six ans, puisque, d'une part, les Hongrois se séparèrent, dit-on, des Finnois en 625, et que, de l'autre, les moines de 1240 comprenaient parfaitement les Magyars de la Grande-Hongrie, lesquels avaient quitté leurs frères quand ceux-ci se rendirent maîtres de la Lébédie (en 681, d'après Engel).

Notez bien en outre 1° que, dès le cinquième siècle, les Sicules de la Transylvanie parlaient hongrois; 2° que la langue hongroise s'est si peu altérée, grâce à ce fait que la nation ne s'est mêlée à aucun autre peuple, qu'aujourd'hui encore les érudits hongrois lisent sans trop d'effort le biographe de sainte Marguerite [29].

[Note 29: ][ (retour) ] Ce livre date du siècle même du moine Julian, c'est-à-dire qu'en définitive il est écrit en hongrois du septième siècle.