En résumé donc, les écrivains qui admettent entre les deux langues une affinité quelconque, soit en s'appuyant sur une prétendue ressemblance de mots, dont Schlœzer lui-même a fait justice, soit en supposant certains caractères, certaines analogies, qu'il a été impossible à Gyarmathi de montrer, avancent un fait qui a été démenti de la manière la plus formelle par l'expérience de Sajnovicz.
Rappelons, avant de passer outre, que certains philologues ont comparé la langue magyare et la langue turque, et se sont précisément appuyés sur l'analogie de ces idiomes pour dire que les Hongrois sont Turcs d'origine. Il est fort remarquable que les savants se soient contredits de la sorte. De l'avis même des Magyars, c'est encore avec le turc que la langue hongroise a le plus de rapports. Cette opinion a été depuis long-temps exprimée en Hongrie, à l'époque où les Hongrois et les Transylvains étaient tributaires de la Porte et parlaient le turc. Leur avis doit avoir d'autant plus de valeur que parmi les écrivains qui ont voulu prouver l'affinité du hongrois et du finnois il ne s'en trouvait pas un qui connût les deux langues.
Quoique cette discussion soit déjà fort longue et ait dépassé les limites que je m'étais proposées, je ne puis m'empêcher de la terminer par quelques remarques qui ont échappé aux écrivains allemands, mais qui viendront à l'esprit de quiconque aura habité la Hongrie et connaîtra quelque peu les Hongrois.
Chaque race a son génie, son caractère, sa physionomie, c'est-à-dire sa langue, son histoire, son type. Tous les peuples d'une même race ont certaines analogies frappantes, lors même qu'ils se sont séparés de bonne heure les uns des autres, et se sont mélangés avec des peuples de race différente. C'est pourquoi notre Bretagne, province française, produit des hommes qui ne ressemblent pas plus aux hommes de la Lorraine, autre province française, que les habitants du Béarn ne rappellent ceux de la Provence: là, les races sont diverses. La France domine partout, et il existe un peuple français qui a absorbé toutes les races, pourtant les caractères et les physionomies ont conservé leur force et leur originalité.
Examinons donc si, en comparant les hommes de race finnoise avec les Magyars, on peut trouver ces analogies que je signale, et si cette comparaison donne de la force à l'opinion des écrivains allemands, ou lui fait perdre encore plus de terrain.
Ouvrons d'abord l'histoire. Que disent les historiens des Finnois et des Magyars au moment où ces derniers paraissent sur la scène?
Les Magyars se montrent comme vainqueurs des Bulgares, des Bisséniens, des Russes, et conquérants de la Pannonie. Ils sont dans une période ascendante. Ils diffèrent tellement des peuples qui les entourent, qu'au lieu de s'unir à eux, ils conservent leur nationalité, qu'ils ont précieusement gardée jusqu'à ce jour. Ils marchent sous la conduite de leurs vezérs [30], de leurs chefs; ils ont parmi eux des hommes chargés de la police du camp qui terminent les différends et punissent les voleurs [31]. Les historiens modernes ont cherché les traces des invasions hongroises dans les monuments des nations attaquées: rien de mieux. Mais ils ont eu le tort de dépeindre les Magyars d'après le portrait exagéré par la peur que ces nations nous ont laissé. Si on veut les voir fidèlement décrits, il faut lire ce que disent d'eux les auteurs grecs et arabes qui les ont mieux connus. Ces historiens signalent «la probité des Magyars et la pureté de leurs mœurs»; ils nous les montrent «habitant des villes sous l'autorité d'un chef, se servant de vaisselle d'or artistement travaillée, et pratiquant la justice aussi sévèrement que les Romains». Ils parlent encore de la finesse de leur goût, de l'éclat de leurs costumes, et de leur penchant pour tout ce qui est magnifique. Évidemment ce peuple là ne venait pas du nord.
[Note 30: ][ (retour) ] En persan et en turc vizir.
[Note 31: ][ (retour) ] Verböczi, Decretum tripartitum, p. 1, tit. 3, § 2.
L'empereur Léon appelle les Magyars «un peuple libre, noble qui tâche de surpasser ses ennemis en bravoure, dur au travail et aux fatigues, et qui supporte gaîment la privation des choses les plus nécessaires.» Le Derbend-Naméh histoire de Derbend, écrite par Mahommed-Aiwabi-Achtachi, «parle clairement des Magyars qui avaient bâti la ville de Kizylar, aujourd'hui nommée par les Russes Kizlar, dont les édifices, dit l'historien arabe, paraissent de loin comme des monceaux de neige à cause de leur blancheur éblouissante [32]. Il ajoute que parmi tous les peuples du Caucase les Magyars s'étaient distingués par leur caractère paisible, leur habileté dans l'exercice des métiers nécessaires à la communauté, leur belle taille, leur courage» [33]... «En un mot, l'historien arabe les place au dessus de tous les autres peuples leurs voisins [34].» Regino lui-même, quoique allemand, écrit, dans le portrait peu flatté qu'il trace des Hongrois: «Il n'y a pas de crime plus grave à leurs yeux que le vol. Ils méprisent l'argent. Jamais ils ne connurent le joug étranger. Le courage de leurs femmes les a rendus aussi célèbres que celui des guerriers.» Pray montre que les Hongrois avaient déjà des hommes lettrés en Asie [35]. Quand ils étaient encore nomades, on voyait parmi eux des poëtes qui pendant les fêtes chantaient les exploits des vezérs. Les députés de Dsabul portèrent à Constantinople, de la part des Hongrois, des présents dignes d'un empereur et une lettre écrite en langue scythe. Évidemment encore, les Magyars n'étaient pas un peuple sans culture.