»Profitant de la présence des vieillards et du mollah, je les questionnai sur ce qu'ils savaient par tradition au sujet des Magyars; ils me répondirent qu'ils avaient appris des anciens de la peuplade que les Magyars avaient passé par la Crimée en venant du côté de la mer d'Azow, et qu'ils s'étaient dirigés vers le Duna (c'est ainsi qu'ils appellent le Danube), mais qu'ils n'en savaient pas davantage [90].

[Note 89: ][ (retour) ] Page 27.

[Note 90: ][ (retour) ] Page 29.--Les Hongrois appellent aussi le Danube Duna.

»Il paraît que les traditions se perpétuent chez les peuples qui n'ont ni livres ni monuments, et que par conséquent leurs entretiens, pendant l'hiver, ne roulent que sur des récits vrais ou fabuleux des anciens de la famille. C'est ainsi que ces Tatares m'ont diverti en racontant des traditions au sujet du passage des Magyars. Notre petit cercle fut bientôt augmenté par l'arrivée du mollah du lieu, qui me confirma tout ce que ses compatriotes venaient de me raconter. Ce mollah, qui connaissait bien le turc, me dit avoir lu aussi l'histoire turque, renfermant entre autres des renseignements détaillés sur la domination des Magyars; qu'il avait souvent entendu répéter, dans son village, que les Magyars avaient dominé le long de la mer d'Azow; qu'après avoir traversé la Crimée, ils s'étaient dirigés vers l'ouest et avaient conquis un grand pays sur le Duna, mais qu'on ignorait ce qu'ils étaient devenus depuis [91].

[Note 91: ][ (retour) ] Page 32.

»À l'approche de l'expédition, les habitants des montagnes voisines (Besse se dirige vers l'Elbrouz avec une colonne russe), alarmés à la vue des troupes, envoyèrent des députés pour connaître le but de cet appareil militaire. Les premiers qui se présentèrent étaient les Karatchaï, suivis de leur mollah; ils eurent bientôt lieu de se tranquilliser par la manière affable, amicale et rassurante, du général en chef. Ces députés ne nous quittèrent plus, se contentant de renvoyer le mollah pour rassurer leurs commettants, et ils nous accompagnèrent jusqu'aux limites de leur territoire.

»Je m'entretenais avec eux en présence de l'interprète de l'expédition, qui parlait le turc et le russe, quoique tcherkesse de nation. Je ne fus pas peu surpris de la joie qu'ils firent éclater en apprenant que j'étais magyar, et que mon but était de chercher le berceau de mes ancêtres; mais je le fus bien davantage de les entendre protester qu'ils étaient aussi de la race des anciens Magyars, qui jadis avaient occupé, suivant la tradition de leur pays, les terres fertiles depuis l'Azow jusqu'à Derbend. Ils ajoutèrent que leur nation avait demeuré au delà du Kouban, dans les steppes occupées aujourd'hui par les Cosaques de la mer Noire; que dans ces temps-là ils avaient pour voisin un peuple puissant qui les opprimait, et exigeait d'eux un tribut, consistant en une vache blanche à tête noire; ou, à défaut de cela, ils devaient lui fournir trois vaches ordinaires par chaque famille; qu'étant excédés des exactions de leurs voisins, ils résolurent de passer sur la rive gauche du Kouban et de se retirer dans des montagnes inaccessibles, afin d'y vivre dans l'indépendance; qu'enfin ils étaient venus s'établir dans leurs demeures actuelles, sous la conduite d'un chef nommé Karatchaï, dont toute la peuplade prit le nom, qu'elle a gardé jusqu'à ce jour, quoique la famille Karatchaï soit déjà éteinte. Ils dirent ensuite qu'à la distance de trois journées de notre camp, il y avait cinq villages ou peuplades qui sont également de la souche des Magyars: ce sont les Orouspié, Bizinghi, Khouliam, Balkar et Dougour; que ces peuplades parlaient une langue toute différente que celle des autres habitants du Caucase; qu'elles demeuraient sur les montagnes les plus élevées, et qu'elles communiquaient avec leurs voisins les Ossètes et les Emérétiens.

»Dans nos conversations avec les Karatchaï, croyant leur faire plaisir, je leur dis qu'il existait en Hongrie une famille qui portait le même nom; qu'un général Karatchaï avait servi dans l'armée de l'empereur d'Autriche, notre roi actuel, et qu'il est probable que cette famille hongroise était alliée par le sang avec leur ancien chef Karatchaï. À ces paroles, je remarquai qu'ils se regardèrent entre eux avec un air inquiet, et ils me quittèrent brusquement sans prendre congé de la compagnie; ce ne fut qu'au bout de quelques heures que j'appris le sujet de leur alarme.

»L'interprète du général en chef, qui avait assisté à nos conversations, alla lui dire que les Karatchaï, en sortant de mon kibitka, s'étaient mis à délibérer entre eux, donnant des marques d'une vive inquiétude; que, pour savoir le sujet de leurs gesticulations et de leurs chuchotements, il vint à eux et apprit bientôt que leurs débats roulaient sur la crainte que leur inspirait mon arrivée si près de leur territoire; que, d'après ce que j'avais dit, mon but ne pouvait être autre que de réclamer l'héritage de la famille Karatchaï pour les Karatchaï de Hongrie. L'interprète ajouta que mes discours avaient fait naître des soupçons chez les députés, et qu'il était nécessaire de les désabuser.

»Le général, que ce récit amusa beaucoup, me pria de ne plus leur parler à ce sujet, mais de tâcher de les tirer de leur erreur [92]; ce que je fis quelques moments après en leur rendant une visite dans leur tente. Ils parurent être très satisfaits de la tournure que je donnai à mes paroles précédentes, ainsi que de mes démonstrations d'amitié pour eux, puisque une heure après ils me firent une seconde visite, et, en prenant tranquillement leur tchaï, ils protestèrent de nouveau qu'ils étaient mes compatriotes, et dès ce moment ils ne cessèrent de m'appeler Kardache, me serrant la main toutes les fois qu'ils me rencontraient.