[Note 92: ][ (retour) ] «Cette crainte de la part de ces Magyars prouve évidemment leur origine magyare, comme on le verra également par de nombreuses citations contenues dans cet ouvrage.»
»C'est à cette occasion que le chef des Orouspié, Murza-Khoul, que les Russes appellent Knjés ou prince, vieillard vert et robuste malgré son âge avancé, me raconta l'anecdote suivante, qu'il dit avoir entendu raconter par son père et par plusieurs des anciens de sa tribu, et qu'ils redisaient cette anecdote toutes les fois qu'ils parlaient de leurs ancêtres les Magyars, qui avaient dominé, répéta-t-il encore, sur le pays depuis la Kouma jusqu'à la mer Caspienne, et dans la partie septentrionale et occidentale du Caucase jusqu'à la mer Noire.
Anecdote fabuleuse d'un prince magyar.
«Il existait jadis, dit Murza-Khoul, un jeune Magyar, fils du chef qui gouvernait les pays situés vers la mer Noire; il s'appelait Tuma-Marien-Kban. Ce jeune homme aimait la chasse avec passion. Un jour, se livrant à ce plaisir dans la compagnie de quarante jeunes gens, et poursuivant le gibier jusqu'au bord de la mer, il aperçut, à quelque distance, un petit navire élégamment pavoisé et orné de banderoles flottant au gré du vent. Le navire, poussé vers la côte par une légère brise, s'approchait insensiblement, et Tuma-Marien, de son côté, se dirigea avec ses compagnons vers le rivage; mais quelle fut leur surprise de voir sur le pont des femmes seules, vêtues de riches robes, et demandant du secours par des signes suppliants. Le jeune prince ordonna aussitôt d'attacher le bout d'une corde à une flèche, qu'on décocha si heureusement, qu'elle tomba aux pieds des femmes, qui, saisissant la corde avec empressement, l'attachèrent par un bout au frêle mât de leur navire, tandis que, par l'autre bout, les chasseurs le tirèrent à terre dans un instant.
»Le prince aida à descendre l'une des jeunes filles, pour laquelle ses compagnes paraissaient avoir beaucoup de respect; il la regarda avec admiration sans pouvoir proférer une parole, tant fut grande l'impression que la beauté extraordinaire de la jeune étrangère fit sur son cœur. Cependant, revenu de sa surprise, il la conduisit, ainsi que ses compagnes, à la résidence de son père, qui, ayant appris la haute naissance et l'histoire de la jeune personne, consentit au mariage de son fils avec elle.
»Voici l'histoire étonnante de cette jeune étrangère: elle se nommait Alémélie; elle était fille de l'empereur grec qui régnait alors à Bysance. Ce monarque, d'un caractère bizarre, fit élever sa fille unique dans une île de la mer de Marmara [93], sous la surveillance d'une matrone; il la fit accompagner par quatorze jeunes filles pour la servir, en défendant sévèrement à la duègne de laisser jamais approcher de sa fille un homme quel qu'il fût.
[Note 93: ][ (retour) ] «En effet, à l'entrée de la mer de Marmara, entre Scutari et le Seraï-Bouroun (sérail du grand seigneur), on voit un îlot, avec un château appelé par les Européens la Tour de Léandre. Cette tour existe encore aujourd'hui; elle est appelée par les Turcs Kiz-Kouléh, la Tour des filles. Dernièrement on y a établi un hôpital pour les pestiférés confiés aux soins du docteur Boulard.»
»La princesse croissait en beauté et revêtait chaque jour des charmes inexprimables; et à ce charme elle joignait encore une innocence et une douceur qui la faisaient adorer de ses compagnes d'exil.
»Un jour, la princesse s'étant endormie sur son divan, les croisées ouvertes, les rayons du soleil, plus brillants ce jour-là que jamais, qui arrivaient jusqu'à elle, produisirent le merveilleux effet de la rendre enceinte. Sa grossesse ne pouvait rester long-temps cachée aux yeux de l'empereur, son père: il devint furieux de cet outrage fait à son honneur. Pour dérober à l'empire la connaissance d'un événement flétrissant qui aurait pesé sur sa famille impériale, il prit la détermination de soustraire sa fille à la vue de tout le monde, en la bannissant de son empire. Pour cet effet, il fit construire un petit navire, le chargea d'or et de diamants, et y fit embarquer sa fille, ses suivantes et sa duègne, abandonnant ainsi ces innocentes créatures aux caprices des vents et aux périls de la mer. Toutefois, cette mer, ordinairement si en courroux contre ceux qui osent troubler ses eaux, respecta la princesse, et un vent léger poussa le navire vers la côte hospitalière des Magyars.
»La princesse ne tarda pas d'accoucher d'un prince, et donna par la suite à son époux Tuma-Marien-Khan deux autres fils. Après la mort de son père, le jeune prince lui succéda et vécut heureux. Il fit élever le premier né des deux fils qu'il eut de la princesse Alémélie sous sa surveillance paternelle. Avant de mourir, il leur recommanda l'union et la paix; mais ceux-ci, devenus leurs maîtres après la mort de leur père, se disputèrent la succession et allumèrent la guerre civile. Ce fut cette discorde intestine entre les Magyars qui amena la ruine et la dispersion de leur nation, jadis libre et puissante, dont, ajouta en soupirant le narrateur, il ne reste parmi nous que le souvenir de leur grandeur passée, souvenir que nous conservons au milieu des rochers où nous avons fixé notre retraite pour maintenir notre indépendance, seul héritage de nos pères, et pour laquelle nous sommes toujours prêts à mourir, ainsi que nos enfants.»