»C'est ainsi que cet intéressant vieillard termina sa narration, qui fut accompagnée de gestes assortis à son sujet. Quoique je ne comprisse que faiblement ses paroles, j'écoutais avec un plaisir tout particulier son récit, à mesure que l'interprète me le rendait en turc. Murza-Khoul narrait avec facilité et avec une vivacité qui charmait ses auditeurs. Pour moi, je ne saurais exprimer quelles étaient mes sensations en écoutant ce prince, devenu, dès ce moment, l'objet de mes attentions particulières. Cet aimable vieillard ne nous quitta plus jusqu'à l'Elbrouz.

»Les Karatchaï, ayant à leur tête leur vali [94] Jolam-Kérym-Chowhali, accompagnaient également l'expédition. Tous ces hommes étaient proprement vêtus à la manière des Tcherkesses, dont le costume a été adopté non seulement par tous les habitants du Caucase, mais encore par les officiers cosaques de la ligne. Ils montent à cheval parfaitement et manient leurs chevaux avec dextérité, on peut dire même avec grâce; ils sont très agiles et excellents tireurs.

[Note 94: ][ (retour) ] «Vali, ou prince, titre exclusivement attribué au chef des Karatchaï.»

»Ce peuple se distingue par sa bonne tenue, sa physionomie expressive, par de beaux traits et une taille élancée. J'ai remarqué que, sous ce rapport, aucune nation ne ressemble autant aux Hongrois que les Karatchaï et les Dougours, que j'ai vus plus tard sur le Naltchik, et dont il sera fait mention ci-après. Leur langue est celle des Tatars, et leur religion celle de Mahomet, qu'ils professent suivant leur bon plaisir, excepté les jeûnes, qu'ils observent scrupuleusement. Je pense qu'il ne serait pas difficile de faire des prosélytes parmi eux.

»La pluralité des femmes est permise, mais ils ont rarement plus d'une épouse. Ils passent pour être bons maris et bons pères. Du reste, on ne doit pas les regarder comme des demi-barbares: car ils montrent beaucoup d'intelligence, cultivent les arts introduits chez eux, et ne paraissent s'étonner de rien. J'ai remarqué que les hommes ont les pieds petits et bien proportionnés, ce qui doit être attribué à leurs chaussures légères sans semelle et à leur habitude de marcher peu et d'être presque toujours à cheval» [95].

[Note 95: ][ (retour) ] Page 66 et suiv.

... Nous retrouvons Murza-Khoul au moment où l'expédition à laquelle notre voyageur s'est réuni exécute l'ascension de l'Elbrouz. Dans les instants où Besse s'arrête pour reprendre haleine (il avait plus de soixante-cinq ans quand il entreprit son courageux voyage), Murza-Khoul l'encourage en lui disant qu'il est hongrois. Cette fierté nationale que l'on remarque en Hongrie, chez les Magyars de toute condition, se retrouve chez ceux du Caucase. «Chacun, muni d'un bâton ferré pour lui servir d'appui, se portait à pas lents en avant. Murza-Khoul était en tête de la colonne, le général derrière lui, et moi, appuyé sur mon sabre, je les suivais immédiatement. À chaque dixième pas il fallait nous arrêter pour prendre haleine. Murza-Khoul, cet aimable vieillard, pour nous animer, s'écriait de temps en temps: «Hajde, Magyar! haide»! c'est-à-dire: En avant, Magyars! courage! Et il ajouta avec emphase: «Kardache (mon frère), souvenez-vous que jamais les Magyars ne sont restés en arrière» [96].

[Note 96: ][ (retour) ] Page 91.

... L'expédition se dirige ensuite vers le pays occupé par les Abazes, au nord-ouest du Caucase. On dresse le camp sur les bords du Kouban, et on se livre à des explorations que Besse mentionne en détail. «En retournant à notre camp, continue-t-il, nous trouvâmes sur notre route, près du Kouban, une carrière d'albâtre de la plus belle blancheur, et presqu'à la surface du sol; plus loin, nous en trouvâmes encore dans une petite montagne, qui paraissait en contenir une grande quantité. Le major qui commandait la redoute voisine, et qui nous avait accompagnés au Pont de pierre, indiqua encore d'autres endroits, où il avait depuis peu découvert de riches carrières d'albâtre. Cet officier, né Tcherkesse, d'un teint fort basané, avait été élevé pour le service de l'armée; il nous assura que, se trouvant encore dans la maison paternelle chez les Tcherkesses, il avait maintes fois entendu répéter que les Magyars ou Ugors avaient autrefois dominé dans le Caucase, et que cette tradition était générale parmi les habitants de ces montagnes» [97].

[Note 97: ][ (retour) ] P. 113.