— Le colonel est-il visible ?

— Entrez, Votre Noblesse.

— Mais va donc d’abord m’annoncer.

— Cela ne fait rien. Entrez, je vous prie. — Paresseusement l’ordonnance se grattait la cuisse. — Le colonel n’aime pas qu’on lui annonce les visiteurs.

Romachov se dirigea vers la maison en suivant une allée carrelée. Deux énormes dogues essorillés et couleur souris surgirent d’une encoignure. L’un d’eux aboya d’un air débonnaire. Romachov fit claquer ses doigts sous le nez de l’animal qui se mit à gambader en agitant de droite et de gauche ses pattes de devant et en redoublant ses aboiements. L’autre chien suivait tranquillement le sous-lieutenant et, allongeant le museau, reniflait avec curiosité les pans de sa capote. Au fond de la cour, sur une pelouse verdoyante, un petit âne sommeillait paisiblement au soleil et, de plaisir, clignait les yeux et remuait les oreilles. Autour de lui erraient des poules et des coqs multicolores, des canards, des oies de Chine au bec garni d’énormes excroissances ; des pintades poussaient des cris déchirants et un superbe dindon, la queue en éventail, traînant ses ailes à terre, tournait majestueusement et voluptueusement autour de dindes au col grêle. Auprès d’une auge, était couché sur le flanc un énorme porc rose du Yorkshire.

Le colonel Brehm, sanglé dans un veston suédois en cuir, se tenait près de la fenêtre, le dos tourné à la porte et ne s’aperçut pas de l’entrée de Romachov. Il s’évertuait à réparer un aquarium en verre, dans lequel il tenait un bras plongé jusqu’au coude. Romachov fut obligé de tousser deux fois avant que le colonel tournât vers lui son visage maigre et allongé, à la barbe en broussaille et au nez surmonté d’antiques lunettes en écaille.

— Ah, ah ! le sous-lieutenant Romachov. Soyez le bienvenu, le très bienvenu… dit avec affabilité Rafalskiï. Excusez-moi de ne pas vous donner la main ; elle est toute mouillée. Voyez-vous, je suis, en quelque sorte, en train d’installer dans cet aquarium un nouveau siphon. J’ai simplifié l’ancien et cela va maintenant très bien. Voulez-vous du thé ?

— Merci beaucoup. J’en ai déjà pris. Je suis venu, monsieur le colonel…

— Vous avez entendu parler des bruits d’après lesquels le régiment serait envoyé dans une autre ville, reprit Rafalskiï, comme s’il continuait une conversation déjà commencée. Comprenez-vous. Je suis, en quelque sorte, au désespoir. Pensez donc, comment vais-je transporter mes poissons ? La moitié périra. Et l’aquarium ? Voyez vous-même, les glaces ont plus de deux mètres de longueur. Ah ! mon bon, — s’écria-t-il en sautant subitement à un autre sujet, — c’est à Sébastopol que j’ai vu un bel aquarium. Des bassins en quelque sorte aussi grands que cette chambre, ma parole, et tout en pierre, avec de l’eau courante et éclairés à l’électricité. D’en haut on voit vivre toute cette poissonnerie : requins, torpilles, bélougas, coqs de mer. Ah ! les beaux mignons ! Prenez, par exemple, le chat de mer[30] : il est en quelque sorte plat comme une crêpe, a plus d’un mètre de diamètre, joue des extrémités et possède une queue en forme de flèche… Je suis resté planté là deux heures… Pourquoi riez-vous ?

[30] Bélouga : grand esturgeon (acipenser ichtyocolla) ; coq de mer : trigle hirondelle ou rouget grondin (trigla hirundo) ; chat de mer : chimère (chimaera monstrosa). — H. M.