Il nomma ainsi tous les commandants de compagnie de la 1re à la 16e, sans oublier celui de la compagnie hors-rang ; ensuite il passa, avec un profond soupir, aux officiers subalternes. Il n’était pas encore complètement découragé, mais une vague inquiétude commençait à poindre lorsque, tout à coup, un nom lui vint à l’esprit : le lieutenant-colonel Rafalskiï !
« Rafalskiï ! Et moi qui me cassais la tête ! Gaïnane ! Ma tunique, mes gants, ma capote, vivement ! »
Le lieutenant-colonel Rafalskiï, commandant le 4e bataillon, était un vieux garçon original qu’on appelait en plaisantant le colonel Brehm, à cause de son amour pour les bêtes[29]. Il ne fréquentait pas ses camarades, se contentait de visites officielles à Pâques et au Jour de l’an, et s’occupait si négligemment de son service qu’il encourait constamment des reproches au rapport et les plus sévères admonestations à l’exercice. Il réservait tout son temps, tous ses soucis, tout son cœur, toutes ses réserves intactes d’affection et d’attachement à ses chers animaux : oiseaux, poissons et quadrupèdes. Il possédait toute une ménagerie, considérable et originale. Les dames du régiment, blessées dans leur amour-propre du peu d’attention qu’il leur témoignait, disaient ne pas comprendre qu’on pût aller chez M. Rafalskiï : « C’est si affreux… ces bêtes ! et avec cela (pardonnez l’expression) une odeur ! Pouah ! »
[29] Du nom du fameux naturaliste allemand Brehm dont les ouvrages, traduits en russe, sont très populaires en Russie. — H. M.
Le colonel Brehm dépensait toutes ses économies pour l’entretien de sa ménagerie. Cet original avait limité ses besoins au strict nécessaire. Il portait une capote et une tunique de date antédiluvienne, dormait n’importe comment et mangeait à l’ordinaire de la 15e compagnie ; il est vrai qu’il versait à cet ordinaire, au profit des soldats, une somme plus que suffisante pour payer ce qu’il prenait. Mais quand il avait de l’argent, il refusait rarement de rendre service à ses camarades, surtout aux officiers subalternes. La vérité oblige à dire qu’on avait pris l’habitude au régiment de ne pas lui rendre ce qu’il prêtait et qu’on aurait considéré comme ridicule de le faire : n’était-il pas un original, un excentrique, le colonel Brehm !
Les enseignes dévergondés, dans le genre de Lbov, lorsqu’ils allaient lui emprunter deux roubles, avaient coutume de dire simplement : « Je vais voir la ménagerie. » L’assaut donné au cœur et à la poche du vieux garçon débutait ainsi : « Ivan Antonytch, n’avez-vous pas de nouveaux animaux ? Montrez-les-moi, je vous prie ! vos explications sont si intéressantes !… »
Romachov lui avait également rendu plusieurs fois visite, mais jusqu’alors dans un but désintéressé : il aimait lui aussi les animaux d’un amour particulier, tendre et sensuel. A Moscou, durant ses années d’études, il préférait au théâtre le cirque et surtout les ménageries et le Jardin Zoologique. Dans son enfance il rêvait de posséder un saint-bernard, et maintenant il enviait secrètement le poste d’adjudant-major de bataillon pour pouvoir acheter un cheval. Mais, si le premier rêve n’avait pu se réaliser faute d’argent, le second risquait lui aussi de ne jamais prendre corps, car Romachov ne représentait pas assez bien pour espérer être nommé officier d’ordonnance.
Il sortit de chez lui. Une chaude brise printanière lui caressa doucement les joues. Le sol, à peine desséché après une pluie récente, cédait sous ses pas avec une agréable élasticité. Les grappes blanches des merisiers et les grappes mauves des lilas s’entrelaçaient et retombaient très bas le long des clôtures. Tout à coup, la poitrine de Romachov s’élargit avec une force extraordinaire et l’on eût dit un oiseau prêt à prendre son vol. Il jeta autour de lui un regard inquisiteur et, voyant qu’il n’y avait personne dans la rue, il tira de sa poche la lettre de Chourotchka, la relut et colla passionnément ses lèvres sur la signature.
— Cher soleil ! chers arbres ! murmura-t-il, les yeux humides.
Le colonel Brehm habitait au fond d’une cour entourée d’une haute grille peinte en vert. Sur la porte pendait ce bref écriteau : « N’entrez pas sans sonner. Il y a des chiens ! » Romachov sonna. Une ordonnance aux cheveux ébouriffés, à l’air indolent et endormi, ouvrit la porte.