— Moi non plus je n’ai rien !… Tu n’as rien et je n’ai rien. Après tout, il s’en ira bien comme cela.
Dans la mémoire de Romachov surgit, vision rapide, la récente nuit de printemps : il revit l’obscurité, la boue, la palissade humide et glissante contre laquelle il s’était appuyé, il entendit la voix indifférente de Stépane bougonnant dans les ténèbres : « Il vient tous les jours, tous les jours !… » Il se rappela aussi sa propre honte insupportable. Que de futures délices le sous-lieutenant ne donnerait-il pas maintenant pour une pièce de vingt kopeks, pour une seule pièce de vingt kopeks !
Romachov, énervé, se frotta convulsivement le visage, l’angoisse lui arracha un gémissement :
— Gaïnane, chuchota-t-il, en jetant sur la porte un regard inquiet. Gaïnane, va lui dire que le sous-lieutenant lui donnera certainement un pourboire ce soir. Tu entends : dis certainement.
Romachov traversait une crise aiguë et se trouvait dans un grand dénuement d’argent. On ne lui faisait plus crédit nulle part : ni au buffet de la gare, ni à la coopérative, ni à la cassette des officiers… Il ne pouvait prendre au mess que ses repas et encore sans eau-de-vie et sans hors-d’œuvre. Il ne possédait même plus ni thé, ni sucre. Par un caprice du hasard, il ne lui restait qu’une énorme boîte de café. Romachov en buvait bravement tous les matins sans sucre, et, après lui, Gaïnane, avec la même résignation au destin, finissait la ration.
Ce matin-là, pendant qu’il avalait avec une grimace de dégoût le breuvage noir et amer, le sous-lieutenant réfléchissait anxieusement à sa situation. « Hum !… premièrement, impossible de me présenter sans cadeau ! Des bonbons ou des gants ? Au reste, je ne connais pas sa pointure. Des bonbons ? Il vaudrait mieux des parfums : les bonbons ne valent rien ici. Un éventail ? Hum !… Oui, évidemment, il vaut mieux des parfums. Elle aime l’ess-bouquet. Et puis il y aura les dépenses du pique-nique : pour le fiacre aller et retour, mettons cinq roubles ; le pourboire de Stépane : un rouble ! Oui, monsieur le sous-lieutenant Romachov, vous ne vous en tirerez pas à moins de dix roubles. »
Il passa alors en revue toutes ses ressources. Sa solde ? Mais, pas plus tard que la veille, il avait signé l’acquit au cahier d’émargement. Toute sa solde avait été répartie entre les diverses colonnes des retenues, y compris celle des remboursements de traites souscrites à des particuliers. Le sous-lieutenant n’avait pas touché un kopek. Peut-être pourrait-il demander une avance ?… Il avait tenté plus de trente fois cet expédient, mais toujours sans succès. C’était le capitaine en second Dorochenko, homme taciturne et rigide, surtout pour les fendrik, qui remplissait les fonctions de trésorier. Cet officier avait été blessé pendant la guerre russe-turque, à l’endroit le plus gênant et le moins honorable… au talon. Les éternelles plaisanteries suscitées par cette blessure, — qu’il n’avait pourtant pas reçue en fuyant, mais bien au moment où, tourné face à son peloton, il commandait la charge, — transformèrent le jeune et sémillant enseigne d’avant la guerre, en un hypocondriaque bileux et irritable. Non, Dorochenko ne donnerait pas d’argent, surtout à un sous-lieutenant qui, depuis trois mois, émargeait sans toucher un kopek.
« Mais ne nous décourageons pas, se dit Romachov. Énumérons tous les officiers. Passons en revue toutes les compagnies dans l’ordre ! Première compagnie : Ossadtchiï. » Romachov évoqua la belle physionomie d’Ossadtchiï avec son lourd regard de bête fauve. « Non ! un autre, mais pas lui. Non, pas lui… Deuxième compagnie : Talmann. Ce cher Talmann qui, constamment et partout, chasse le rouble même auprès des sous-enseignes. Khoutynskiï ? » Romachov s’arrêta. Une extravagante idée de gamin lui venait en tête : « Si j’allais demander au colonel de me prêter quelque argent ? Je vois d’ici la scène : il tomberait d’abord de saisissement, puis suffoquerait de rage et finalement cracherait, telle une décharge de mortier, sa colère : « Quoi…oi ? Silence ! Quatre jours d’arrêts au corps de garde ! »
Le sous-lieutenant éclata de rire.
« Non… mais je trouverai bien un joint quand même ! Une journée qui commence si joyeusement ne peut mal se terminer. C’est incompréhensible, inexplicable, mais je sens vaguement que cela est fatal. — Le capitaine Duvernois ? Doverni-noga (tourne-pied), comme l’appellent plaisamment ses hommes. Non, Duvernois est avare et puis je sais qu’il ne m’aime pas. »