— Nous allons nous étendre, tels les anciens Gréco-Romains !
Chourotchka se plaça entre Talmann et Romachov. Elle était extrêmement amusée, joyeuse, et tellement surexcitée que beaucoup s’en aperçurent. Jamais Romachov ne l’avait trouvée si ravissante. Il devinait qu’un nouveau sentiment, puissant et fébrile, tressaillait, bouillonnait en elle, prêt à s’échapper. Par moment, elle se retournait vers Romachov et le regardait en silence une demi-seconde peut-être de plus qu’elle n’aurait dû, et chaque fois il subissait l’attraction de cette force ardente et incompréhensible.
Ossadtchiï, qui présidait la table, se souleva sur les genoux. Après avoir frappé du couteau sur son verre pour obtenir le silence, il claironna d’une voix de poitrine qui se répercuta en ondes sonores dans l’air pur de la forêt :
— Messieurs, vidons notre première coupe à la santé de notre belle et chère hôtesse ! Souhaitons-lui une bonne fête ! Que Dieu lui donne tous les bonheurs et le grade de générale !
Et, levant très haut son verre, il hurla de toute la force de son formidable gosier :
— Hour-ra !
La chênaie entière frémit sous le rugissement léonin et de sourds grondements roulèrent entre les arbres. Androussévitch, qui se trouvait à côté d’Ossadtchiï, dans un accès de terreur comique, se jeta contre terre, simulant un homme abasourdi. Tous les autres reprirent en chœur : Hour-ra ! Les hommes allèrent choquer leur verre à celui de Chourotchka. Romachov attendit exprès le dernier. Elle le remarqua. Se tournant vers lui, dans un sourire passionné, elle lui tendit son verre, silencieusement. A cet instant, ses prunelles subitement se dilatèrent et s’assombrirent et ses lèvres articulèrent sans bruit un mot imperceptible. Mais elle se détourna aussitôt et, rieuse, engagea une conversation avec Talmann. « Qu’a-t-elle dit ? — songea Romachov — ah ! qu’a-t-elle dit ? » — Cela l’intriguait et l’inquiétait. Il se prit le visage dans ses mains et ses lèvres tâchaient d’imiter les mouvements de lèvres de Chourotchka ; il espérait ainsi trouver en son imagination les mots qu’elle avait prononcés. Mais il n’y réussissait pas : « Mon bien cher » ? « Je vous aime » ? « Romotchka » ? Il savait seulement à coup sûr que le mot ou la phrase ne formait que trois syllabes.
On but ensuite à la santé de Nicolaiev, à son succès dans la carrière d’officier d’état-major, comme si personne n’eût jamais douté qu’il se ferait enfin recevoir à l’École. Puis, sur la proposition de Chourotchka, on but, plutôt mollement, à la santé de Romachov ; on but à la santé des dames présentes, à celle des dames absentes, puis à la santé des dames en général ; on but à la gloire du régiment, au triomphe de l’invincible armée russe.
Talmann, déjà passablement ivre, se leva et cria d’une voix enrouée, mais attendrie :
— Messieurs, je vous propose de boire à la santé de notre monarque adoré, pour qui chacun d’entre nous est prêt à verser la dernière goutte de son sang !