Il sifflota les derniers mots d’un ton aigre de fausset, car il manquait de souffle pour finir. Ses yeux noirs de Bohémien à sclérotique jaunâtre clignotèrent pitoyablement et de grosses larmes coulèrent le long de ses joues basanées.

— L’hymne, l’hymne ! réclama, enthousiasmée, la grosse petite Mme Androussévitch.

Tous les convives se levèrent. Les officiers mirent la main à la visière de la casquette. Des sons discordants mais frénétiques se perdirent dans le bois ; la voix fausse du sentimental capitaine Lechtchenko dominait toutes les autres, mais son visage était encore plus morose que de coutume.

On avait beaucoup bu, comme, du reste, il était d’usage au régiment, soit en visite, soit au mess, soit aux repas de corps. Tous parlaient à la fois et il devenait impossible de distinguer les voix. Chourotchka, qui avait bu pas mal de vin blanc, avait le teint cramoisi, les lèvres rouges et humides, et le dilatement des prunelles faisait paraître ses yeux tout noirs. Elle se pencha vers Romachov.

— Je n’aime pas, dit-elle, les pique-niques de province, ils ont je ne sais quoi de trivial et de mesquin. Nous avons été obligés d’organiser celui-ci pour mon mari avant son départ, mais, Dieu, que cela est bête ! On aurait pu tout aussi bien se réunir chez nous, dans le jardin, vous savez, dans notre vieux jardin, si beau, si ombragé. Et pourtant, je ne sais pas pourquoi je suis aujourd’hui follement heureuse. Ah ! que je suis heureuse ! Non ! Romotchka ! Je sais pourquoi, je vous le dirai plus tard… plus tard… Je vous le dirai… Mais non, non, Romotchka, je ne le sais pas moi-même, je ne sais rien… rien…

Elle ferma à demi les paupières : une impatience douloureuse se lisait sur son visage superbement impudent. Romachov, sans qu’il s’en rendît compte, et par un instinct secret, ressentait en lui-même le trouble passionné qui venait d’envahir Chourotchka, et un tremblement voluptueux courait dans tout son être.

— Comme vous êtes étrange aujourd’hui ! Qu’avez-vous ? lui murmura-t-il.

Elle répondit avec un doux et naïf étonnement :

— Je vous ai déjà dit que je ne le savais pas… Je ne sais pas… Voyez, le ciel est bleu, la lumière est bleue… Mon esprit flotte aussi dans l’azur. Quel étrange état d’âme ! j’éprouve une joie bleue !… Versez-moi encore du vin, Romotchka, mon cher garçon !…

A l’autre extrémité de la table, on commençait à parler de la guerre avec l’Allemagne, que bien des gens considéraient alors comme imminente. Une discussion bruyante et sans suite s’engagea : tous parlaient à la fois. La voix autoritaire et mécontente d’Ossadtchiï retentit subitement. Il était presque complètement ivre, ce que dénotaient seulement son extrême pâleur et le regard encore plus assombri de ses grands yeux noirs.