— Fadaises que tout cela ! cria-t-il d’un ton tranchant. J’affirme que tout cela n’est que billevesées. La guerre a dégénéré. Tout est dégénéré maintenant sur terre. Les enfants viennent au monde imbéciles, les femmes sont déhanchées, les hommes ont des nerfs !… « Ah ! du sang !… ah ! je perds connaissance !… » nasilla-t-il en imitant un neurasthénique. Et tout cela parce que l’époque de la vraie guerre est passée, la guerre sauvage et sans merci. Qu’est-ce que les guerres d’à présent ? On tire sur vous à quinze verstes, boum ! et vous revenez chez vous héros. La belle vaillance, vraiment ! Si vous êtes fait prisonnier : « Ah ! mon cher ! ah ! mon pauvre petit !… veux-tu du tabac ? ou peut-être du thé ? As-tu chaud, pauvre malheureux ? Es-tu bien dans ton lit ? » Ouh ! ouh ! — Ossadtchiï poussa un rugissement terrible et baissa la tête comme un taureau prêt à s’élancer. — Au moyen âge, on savait se battre ! Au moins cela je le comprends ! Assaut nocturne… La ville entière en flammes. « Pendant trois jours je livre la ville au pillage. » On entre, on met tout à feu et à sang. Les tonneaux de vin sont défoncés. Le vin et le sang coulent dans les rues. Oh ! les joyeux festins sur les ruines ! De belles femmes toutes nues, en larmes, traînées par les cheveux ! On ignorait la pitié !… Elles étaient l’alléchant butin des braves !

— N’entrez pas trop dans les détails ! fit observer ironiquement Sophie Pavlovna Talmann.

— Les maisons brûlaient dans la nuit ; le vent soufflait et balançait les corps accrochés aux potences et au-dessus desquels croassaient les corbeaux. Sous ces potences flambaient des bûchers et tout autour festoyaient les vainqueurs. Pas de prisonniers ! A quoi bon des prisonniers ? Pourquoi immobiliser pour eux des forces utiles ? Ah ! ah ! gémit Ossadtchiï, les dents serrées, — quelle époque prodigieuse ! Et les combats ! On se rencontrait poitrine contre poitrine, on se battait durant des heures entières avec rage et sang-froid, avec un féroce acharnement et une adresse stupéfiante. Quels hommes ! De quelle effroyable force physique ils étaient doués, messieurs ! — Il se leva, redressa sa haute stature et sa voix vibra d’enthousiasme et d’arrogance. — Messieurs, je le sais ! Vous tous, sortis des écoles militaires, vous avez sur la guerre moderne humanitaire de pauvres conceptions de scrofuleux. Mais moi, je bois, même si personne ne se joint à moi, je bois à l’allégresse des guerres passées, à la cruauté joyeuse et sanglante !

Tous se taisaient, comme écrasés par l’emballement extatique de cet homme d’ordinaire sombre et silencieux, et ils le considéraient avec une curiosité effrayée. Mais tout à coup Bek-Agamalov se leva d’une façon si imprévue et si rapide que beaucoup tressaillirent et qu’une dame ne put retenir un petit cri d’effroi. Ses yeux sortaient des orbites et étincelaient sauvagement, ses mâchoires serrées découvraient ses dents blanches d’oiseau de proie. Il étouffait et les mots ne lui venaient pas…

— Oh !… oh !… Moi, je comprends !… ah !… — Il serra la main d’Ossadtchiï et la secouant avec une force convulsive, presque méchamment. — Au diable la sensiblerie ! Au diable la pitié ! Ah !… S-sabrons !…

Il éprouvait un impérieux besoin de soulager son âme de barbare, où couvait d’ordinaire la vieille cruauté ancestrale. Les yeux injectés de sang, il jeta un regard autour de lui et, tirant soudain son sabre, en frappa rageusement un taillis de chênes. Une pluie de branches et de feuilles tomba sur la nappe et sur les convives.

— Bek ! toqué ! sauvage ! — crièrent les dames.

Bek-Agamalov revint subitement à lui et regagna sa place. Il paraissait honteux de sa crise de fureur, mais ses fines narines, d’où s’échappait un souffle bruyant, se gonflaient et frémissaient, et ses yeux noirs, décomposés par la colère, provoquaient de regards sournois les personnes présentes.

Romachov n’avait qu’à moitié entendu Ossadtchiï. Il éprouvait une étrange sensation et se sentait comme endormi, comme enivré par quelque divin philtre inconnu à la terre. Il lui semblait qu’un voile léger enveloppait mollement, paresseusement tout son corps, le chatouillait doucement, et qu’un rire d’allégresse emplissait son âme. Souvent sa main frôlait, comme par mégarde, celle de Chourotchka ; mais ni lui ni elle ne se regardaient plus. Romachov croyait sommeiller. Les voix d’Ossadtchiï et de Bek-Agamalov lui arrivaient, sons creux et vides de sens, à travers un brouillard lointain et fantastique : « Ossadtchiï !… c’est un homme dur… il ne m’aime pas ! — songeait Romachov, qui ne voyait plus devant lui le véritable Ossadtchiï, mais un nouveau personnage lointain et comme se mouvant sur un écran de cinématographe. — Ossadtchiï a une petite femme maigre, pitoyable, toujours enceinte… Il ne la sort jamais… L’année précédente, un bleu s’est pendu chez lui… Ossadtchiï… Oui, qu’est cet Ossadtchiï ? Voici maintenant Bek qui crie… Quel homme est-ce ?… Est-ce que je le connais ? Oui, je le connais. Pourquoi me paraît-il étrange, si lointain, si incompréhensible ? Voici encore quelqu’un à côté de moi… Qui es-tu, toi dont émane une joie qui m’enivre ? Joie bleue !… Et voici Nicolaiev assis en face. Il est mécontent et ne dit mot. Il nous regarde à la dérobée. Eh ! qu’il se fâche si ça lui plaît ! que m’importe !… O joie bleue !… »

Le soir tombait. Doucement sur la clairière les arbres étendaient leurs ombres lilas. La plus jeune des Mikhine cria soudain :