— Messieurs, nous oublions les violettes ! On dit qu’il y en a ici une grande quantité. Allons en cueillir !
— Il est tard, fit observer quelqu’un. Maintenant, on ne peut rien voir dans l’herbe.
— A cette heure, il est plus facile de perdre que de trouver sur l’herbe, ajouta Ditz avec un rire mauvais.
— Alors ! allumons un feu, proposa Androussévitch.
On rassembla un grand tas de broutilles et de feuilles mortes et l’on y mit le feu. Bientôt une large colonne enflammée s’éleva gaiement vers le ciel. Comme effrayés, les derniers restes du jour disparurent et cédèrent la place à l’obscurité qui, des profondeurs du bois, se précipita sur le bûcher. Des taches de pourpre tremblotèrent, craintives, aux faîtes des chênes, et les arbres parurent s’agiter, se balancer.
Tout le monde se leva de table. Les ordonnances allumèrent des bougies dans des lanternes de verre. Les jeunes officiers s’amusaient comme des écoliers. Olizar luttait avec Mikhine et, à l’étonnement de tous, le petit Mikhine, si maladroit d’apparence, fit toucher terre deux fois à son adversaire, plus grand et mieux bâti. On se mit ensuite à sauter à travers le feu. Androussévitch reproduisit le bruit d’une mouche battant des ailes contre une vitre, le gloussement d’une vieille oiselière appelant une poule, et caché derrière un buisson, imita le crissement d’une scie et d’un couteau sur l’affiloir. Ditz lui-même jonglait adroitement avec les bouteilles vides.
— Messieurs ! Permettez-moi de vous montrer un tour extraordinaire, cria tout à coup Talmann. Il ne s’agit ni de miracle, ni de magie, c’est affaire de simple dextérité. Je prie l’honorable société de remarquer que je n’ai rien en ce moment dans mes manches. Je commence : Eins… zwei… drei… Allez ! Hop !!!
Au milieu du rire général il sortit rapidement de sa poche deux jeux de cartes neufs dont il fit sauter la bande avec un bruit sec.
— Un vinte, messieurs ! proposa-t-il. En plein air ! ah !…
Ossadtchiï, Nicolaiev et Androussévitch s’installèrent pour jouer aux cartes ; Lechtchenko se plaça derrière eux en soupirant profondément. Nicolaiev, grommelant et bougonnant, fut long à se laisser persuader. Avant de commencer, il se retourna plusieurs fois avec inquiétude, cherchant des yeux Chourotchka ; mais, comme la lumière du bûcher l’empêchait de discerner les objets, chaque fois son visage se renfrognait et prenait une lamentable et hideuse expression.