Balles et bombes ne sont rien ;

Il fait bon ménage avec elles,

Tout pour lui n’est rien !

Puis l’accordéon jouait un air de danse et le sergent-major commandait :

— Grégorache, Skvortsov ! Entrez dans le cercle ! Dansez, fils de chien… Amusez-vous !

Ils dansaient, mais il y avait dans cette danse, comme dans les chansons, quelque chose de guindé et d’automatique qui donnait envie de pleurer.

Seule, la 5e compagnie paraissait heureuse et libre. On l’amenait à l’exercice une heure après les autres et elle rentrait une heure avant. Les hommes semblaient éveillés, bien nourris, alertes et regardaient toujours leurs chefs d’un air intelligent et hardi ; leur tenue même était plus élégante et mieux ajustée que celle des autres compagnies. Le capitaine Stelkovskiï, un original, la commandait. Vieux garçon, assez riche pour son régiment — il recevait, on ne sait d’où, quelque deux cents roubles par mois — d’un caractère très indépendant, il se tenait à l’écart de ses camarades, se montrait raide avec eux et, de plus, s’adonnait à la débauche. Il prenait à son service de très jeunes filles du peuple, souvent même des mineures, et les renvoyait chez elles au bout d’un mois après les avoir payées assez largement. Ce manège durait depuis des années avec une inconcevable irrégularité. Bien que ses soldats ne fussent pas précisément dorlotés, ils n’étaient pourtant ni battus, ni même injuriés, et cependant la compagnie ne le cédait ni en tenue ni en instruction à n’importe quelle unité de la garde. Doué d’une ténacité patiente, sûre et froide, le capitaine savait la communiquer à ses sous-officiers. Ce qu’on obtenait dans les autres compagnies en une semaine, à grand renfort de punitions, de cris et de coups, il l’obtenait paisiblement en un jour. Il était avare de paroles, n’élevait jamais la voix ; mais lorsqu’il parlait, ses soldats étaient comme pétrifiés. Ses camarades n’avaient pas de sympathie pour lui, mais les hommes l’adoraient ; exemple peut-être unique dans toute l’armée russe.

Enfin arriva le 15 mai, jour choisi par le général commandant le corps d’armée pour passer la revue. Ce jour-là, dans toutes les compagnies, sauf dans la 5e, les sous-officiers réveillèrent les hommes avant quatre heures. Bien que la matinée fût chaude, les soldats, encore à demi endormis et bâillant, grelottaient dans leurs vareuses de coutil. Dans la lumière joyeuse et rose du matin, leurs visages paraissaient gris, lustrés, pitoyables.

A six heures, les officiers arrivèrent. Le rassemblement n’était indiqué que pour dix heures, mais à l’exception de Stelkovskiï, aucun des commandants de compagnies n’avait eu la bonne inspiration de laisser les hommes dormir leur soûl et se reposer avant la revue. Bien au contraire, plus que jamais on leur serinait la théorie et les instructions de tir ; plus que jamais, on les injuriait, houspillait, maltraitait.

A neuf heures, les compagnies prirent position à une cinquantaine de pas en avant du camp suivant une ligne droite longue d’une demi-verste indiquée par seize jalonneurs, avec des fanions de couleurs différentes au bout de leurs fusils. L’officier jalonneur, le lieutenant Kovako, un des héros de la journée, tout en nage, le visage cramoisi et la casquette sur la nuque, faisait du zèle ; il avait lâché la bride à son cheval et galopait le long de la ligne, la nivelant sans cesse et poussant des cris furieux. Son sabre battait les flancs de son maigre cheval blanc, qui, tout couvert de taches de vieillesse et une taie sur l’œil droit, frétillait convulsivement de sa courte queue et scandait son galop désordonné de sons secs et saccadés comme des coups de feu. La responsabilité du lieutenant Kovako était grande ; c’est à lui qu’incombait le soin d’aligner irréprochablement les seize compagnies.